Mais jusqu’où reculeront-ils ?

Stop

Navré, je suis. Profondément. Le débat en cours sur la réforme du collège me navre, m’attriste, me donne le bourdon. Ce matin encore, un tweet me fait passer par hasard sur deux billets navrants. Le premier, signé d’un pleutre anonyme, semble vouloir pourfendre ce qu’on sait de la réforme mais il le fait avec tant d’aigreur et de mauvaise bile, à défaut d’arguments, qu’il en devient risible. Si on a le goût pour rire à ça. Le deuxième, qui semble vouloir répondre au premier et défendre la réforme, le fait avec tant de béatitude et de naïveté que sa lecture est aussi difficile. Surtout au réveil, là…

Le point Jules-Ferry

Il en va ainsi de tout débat sur l’école, quel qu’il soit. Au-delà des propositions qui sont faites, dans quelque domaine que ce soit, au-delà des réformes avancées pour la refonder enfin — le mot a du sens —, il persiste un argument ultime et définitif qui vérifierait une sorte de loi Jules-Ferry à l’image de la loi Godwin relative au débat sur Internet. Ainsi, il convient d’attribuer illico un point au premier qui prononce la phrase si merveilleuse et censée clore toute discussion : « C’était mieux avant ! ».

Ah ! L’odeur des encriers, les pleins et les déliés, les plumes sergent-major ! Ah les cartes en lourd carton accrochées sur les murs et le squelette d’Oscar ! Ah les jupes des filles qui sortaient du lycée en face ! Ah les mocassins à glands et les boules de coco ! Ah les matchs de basket sous la pluie et la théorie des ensembles ! Ah le certificat d’études et les TPE !

Ah non, les travaux personnels encadrés ou TPE, ça existe toujours, j’avais oublié ! Et ceux qui le défendent aujourd’hui bec et ongles au lycée sont exactement les mêmes qui en avaient combattu l’introduction au début de ce millénaire. Les mêmes, je vous assure.

Cette sentence « C’était mieux avant ! » figure d’ailleurs toujours en tête des diaporamas dont j’use, de ci, de là, quand on veut bien m’inviter, lorsqu’il s’agit d’échanger sur le numérique et sa difficile mise en œuvre. Je préviens toujours que je m’efforce de la démentir en montrant que la société et les jeunes ont changé, eux, depuis de longues années déjà. Non, ce n’était pas mieux avant. Ni mieux, ni moins bien. Une autre époque, différente, tout simplement, incomparable. Et l’exercice n’est pas simple qui consiste à débattre des évolutions de l’école ou même de sa refondation en faisant fi des repères que nous avons tous et que nous savons attachés à une représentation idéalisée de l’école, notre école.

Tenez, à chaque fois qu’on sollicite les interactions avec ceux qui daignent m’écouter, j’ai beau avoir prévenu, il y a toujours quelqu’un dans la salle pour me dire, m’asséner plutôt, d’une manière ou d’une autre, que « c’était mieux avant ! ».

Eh bien non. Définitivement.

Une école qui reste inégalitaire et en décalage avec son temps

C’est bien ça, le double problème de l’école qui l’empêche d’avancer et qui vaut qu’on s’efforce, aujourd’hui, de vouloir en réformer la partie centrale, le collège.

L’école était inégalitaire, au temps béni où c’était mieux. Elle reste aujourd’hui très inégalitaire. Pire ! Il semblerait, me souffle-t-on à l’oreille, que les inégalités se creusent encore davantage. L’école est en décalage avec son temps et son principal public : les élèves. C’est un fait. La société, dans tous ses pans, de l’entreprise aux services et aux médias, des associations aux corps d’État, a été profondément transformée par le numérique. Bien au-delà des avancées techniques, c’est l’ensemble de nos conventions sociales qui sont mises à mal, ce sont d’autres valeurs qui sont ainsi promues. Honnies des nouveaux réactionnaires qui s’en gaussent volontiers, elle sont prisées des jeunes pourtant : celles de l’horizontalité, du partage, de l’échange, de la collaboration, de la perfusion de l’information et de la connaissance.

L’école tarde à s’y mettre, cela saute aux yeux. Il est curieux d’observer que le point de friction maximal se situe dans le champ transversal, dans les nécessaires passerelles que doivent tisser entre elle les disciplines. Les fameux EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires) cristallisent l’ensemble des critiques des super-ronchons et leur occasionnent un prurit durable. Dès qu’il s’agit de parler à l’autre, de comparer, de partager, de mutualiser, de collaborer, il n’y a plus personne. Je caricature à peine : l’enseignement fragmenté en silos est une des plaies de l’école de France.

Ce n’est pourtant pas la première fois qu’on s’essaie à changer ça, en pure perte le plus souvent. Ce ne sont pas les systèmes et les dispositifs qu’il faut changer, en effet, c’est la formation initiale, radicalement, l’accompagnement et les modalités d’enseigner. Par ailleurs, le numérique — je l’ai déjà longuement évoqué dans des billets précédents (1,2) — va contraindre de fait à modifier en profondeur l’emploi du temps scolaire. Quand je vois aujourd’hui se disputer les réacs et les modernes qui se penchent sur les nouveaux emplois du temps tout aussi rigides que les précédents où des espaces d’accompagnement, d’échange et de travail en petits groupes semblent vouloir ponctuer les temps disciplinaires, je me dis que tous passent encore à côté de la seule vraie refondation de l’école, celle de ses temps et de ses lieux. Qui devra s’accompagner de celle de ses champs et des services.

Je voudrais rappeler les propos toujours pertinents du regretté Jacques Nimier : « Une vue globale et systémique et non plus strictement disciplinaire sera indispensable à l’enseignant ».

On en était loin et on semble toujours en être loin avec ce qu’on nous promet.

Les tensions qui empêchent l’école d’avancer

L’actualité nous rappelle qu’il existe, au sein de l’école ou autour d’elle, d’autres points de tension et de friction qui ne tendent qu’à un seul but, l’empêcher d’avancer. Vous voulez des exemples ?

Allez, dans le désordre, de manière non exhaustive…

Premier exemple : BFM TV nous apprend, en commentant des données fournies par le SIEC, le service des examens dont j’ai déjà eu l’occasion de dire tout le mal que j’en pensais (3), que la triche est, d’année en année, plus importante. Incroyable ! Il n’y a que le SIEC pour s’étonner de cela ! La seule réponse fournie par ce dernier est, comme une sorte de fuite en avant, de rappeler l’arsenal répressif et de faire les gros yeux. On progresse…

Là où l’affaire se corse, c’est quand le SIEC et le ministère proposent conjointement de densifier aussi les dispositifs techniques de surveillance et de contrôle. Pire que les détecteurs de portables qui continuent, d’année en année, tels des épouvantails dérisoires, à montrer leur inefficacité, le SIEC invente les calculatrices à mémoire effaçable, avec l’appui enthousiaste des constructeurs et des distributeurs qui se frottent les mains de la nouvelle aubaine et se partagent déjà le magot. Rue89 nous raconte tout ça avec beaucoup d’humour, faisant la preuve que certains médias, contrairement à nombre de leurs confrères, sont capables d’un commentaire critique des communiqués de presse du ministère.

Et, pour montrer qu’il a une vision à long terme, le SIEC nous annonce ça pour 2018 ! Ce serait drôle si ce n’était pas surtout triste. Déjà, sur les forums, on sait comment effacer les mémoires… de manière très virtuelle.

BODeuxième surprise à la lecture du Bulletin officiel du 27 avril dernier — voir l’image ci-contre pour apprécier un extrait de ce monument de lisibilité. La directrice générale des ressources humaines signe une circulaire d’application d’un décret qui définit les modalités d’attribution de l’indemnité pour mission particulière dite IMP. Le ministère s’est en effet aperçu, d’année en année, que des enseignants exerçaient des missions nouvelles et qu’il convenait, plutôt que de les décharger et de perdre des heures d’enseignement, de leur allouer des indemnités compensatoires.

Ainsi, en l’absence totale de l’indispensable réflexion de fond sur les évolutions et les services des enseignants, à l’heure où apparaissent de nouvelles missions, dont celle, particulièrement sensible et importante, de référent numérique, le ministère répond, montrant en cela son incapacité d’une vision à long terme du métier, par la multiplication des indemnités et l’inflation du dispositif indemnitaire. Rassurez-vous, la plupart des syndicats sont d’accord : même si le système des indemnités ne leur plaît guère, au moins les services ne sont-ils pas touchés ! Le consensus réactionnaire est en route.

Et pendant ce temps-là, dans les collèges et les lycées, les référents numériques — je vous épargne l’appellation officielle particulièrement absconse — continuent, avec les si maigres indemnités qu’on leur alloue, à faire le travail indispensable d’accompagnement de leurs collègues. Ils devraient être prioritaires pour les Palmes académiques… Non, je plaisante.

Troisième exemple de la cacophonie qui règne dans cette boutique si sensible aux lobbys d’où qu’ils viennent, surtout quand ces derniers disposent d’arguments idéologiques voire financiers : l’ORME, au nom qui sent si bon le millénaire dernier, nous annonce son programme pour 2015.

Attendez, il faut que je vous explique ce qu’est l’ORME. Il s’agit d’un événement organisé fin mai par l’atelier Canopé Marseille, avec le soutien très actif du réseau Canopé national. Tenez-vous bien, ce réseau Canopé, censé soutenir et appuyer la stratégie nationale de transformation numérique de l’école, choisit comme thème principal « Enseigner l’informatique, éduquer au numérique ? ».

Enseigner l’informatique ? C’est juste une question hors sujet. Il n’est pas question, il n’a jamais été question d’enseigner l’informatique. Jamais. Même si de logiques et raisonnables avancées vont se faire jour avec l’introduction de l’algorithmique en mathématiques, de la programmation en technologie, d’une initiation au code au premier degré, à aucun moment, je le répète, il n’a jamais été question d’enseigner l’informatique. Et c’est fort heureux.

Alors ? Eh bien ce n’est rien d’autre que la énième offensive du lobby rassemblé autour de la Société informatique de France pour imposer l’enseignement de l’informatique. Ce ne sont pas les échecs nombreux et successifs qu’elle a subis qui vont décourager cette si puissante organisation et ses alliés. D’habitude, elle sait mettre ses membres — ils sont nombreux là, à Marseille, à commencer par son président — et ses moyens financiers à disposition de qui veut bien relayer son discours prosélyte. En l’occurrence, il semble bien, à lire la liste des invités, le choix des thématiques retenues et, surtout, l’ensemble de la communication qui reprend, au mot près, les éléments de langage habituels du lobby, que ce dernier n’a pas ménagé son appui, y compris financier très probablement, à l’organisation de cet événement.

Et ne vous y trompez pas, l’autre proposition « éduquer au numérique » ne sert que de cache-sexe à celle qui concerne l’enseignement de l’informatique. Ces gens-là ne savent d’ailleurs pas ce qu’est le numérique, le réduisant à sa seule dimension scientifique.

En tout cas, la cacophonie saute aux yeux ! Comment le réseau Canopé ose-t-il construire sa communication personnelle dans la critique sévère de la stratégie numérique du ministère, construite a contrario et fort justement sur la prise en compte progressive, dans l’ensemble des disciplines, d’une littératie numérique globale ? Comment le ministère accepte-t-il soi-même de participer à une telle mascarade ?

Si je n’étais résolument optimiste, il y aurait de quoi devenir grognon. Au moment où on attend des transformations radicales du système éducatif pour mettre l’école en accord avec son temps, au moment les modifications nécessaires des programmes — et des examens, ne pas oublier les examens ! — qui devraient permettre de changer les modalités d’enseignement et de les imprégner de la nécessaire culture numérique, on attend donc autre chose qu’une communication approximative pour la réforme du collège, d’une part, et franchement cacophonique pour ce qui concerne l’école numérique d’autre part.

Mais, sur ce dernier point, il faudra savoir écouter ce qu’aura à nous dire le président de la République qui rendra compte jeudi 7 prochain de la synthèse de la consultation nationale sur le numérique et en dira sans doute davantage sur son plan pour l’école numérique. Je vous tiens au courant, bien sûr.

Ce sera en tout cas plus intéressant que la misérable et contre-productive proposition marseillaise.

Michel Guillou @michelguillou

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Image CC via Pixabay

  1. Rythmes scolaires, une question à contretemps ? https://www.culture-numerique.fr/?p=541
  2. L’éparpillement façon puzzle des temps scolaires https://www.culture-numerique.fr/?p=2333
  3. Quand le SIEC continue à se tromper de millénaire… https://www.culture-numerique.fr/?p=2993
Pour citer cet article : Michel Guillou, « Mais jusqu’où reculeront-ils ? » in Culture numérique, 2 mai 2015, https://www.culture-numerique.fr/?p=2991, consulté le 24 mai 2017
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