2018, l’année de l’éthique et de la liberté d’expression ?

La période traditionnelle du changement d’année est trop souvent l’occasion de regarder en arrière et, sur un blogue comme celui-ci, par exemple, de dresser la liste des billets les plus lus ou les plus commentés, comme le font nombre de mes consœurs et confrères. Je vous épargne ce classement.

En revanche, et sans être trop original, il pourrait être possible de s’essayer à quelques résolutions, quelques vœux, quelques bonnes idées pour demain, quelques réflexions prospectives qu’il faudrait espérer heureuses. S’y essayer.

Promouvoir une éthique des données

Il n’est pas un jour sans que l’actualité ne nous donne de nouvelles raisons d’aggraver le sentiment de méfiance que nous ressentons déjà à l’encontre des apprentis sorciers qui tripotent des algorithmes douteux, qui s’amusent sans modération avec l’intelligence artificielle et les robots, qui font un usage honteux et contre notre gré des données personnelles que nous sommes contraints de libérer et d’exposer, sauf à adopter une vie définitivement anachorétique.

Vous l’avez compris, je n’ai rien contre un traitement raisonné et contrôlé des données, et des données personnelles en particulier, quand ce traitement a pour objectif de répondre à d’impérieux besoins très utiles au citoyen. Personne ne peut nier tout ce qui a profondément et heureusement changé à ce sujet dans divers domaines, la santé, l’information, l’économie, la recherche scientifique…

Le RGPD, Règlement général sur la protection des données, est aujourd’hui la référence européenne en la matière. Il a pour objectif de « redonner aux citoyens le contrôle de leurs données personnelles » et adopte pour principe la « protection des données dès la conception ». Ce document de la CNIL explique bien aux professionnels ce qui change pour eux.

C’est un premier pas.

Mais il faut aller plus loin. Je rejoins la CNIL qui souhaite, concernant l’intelligence artificielle et les algorithmes, qui se nourrissent de ces données massives, participer à « l’élaboration d’un modèle français de gouvernance éthique de l’intelligence artificielle », comme le rapporte Nextinpact.

Comme d’habitude, l’actualité vient percuter cette réflexion fort importante et utile. Il suffit de quelques propos présidentiels, fort peu innocents par ailleurs, pour mettre le feu aux poudres de l’information. En voulant légiférer sur les fausses nouvelles (fake news), Emmanuel Macron se trompe à la fois de combat — c’est le problème de l’école que de s’appuyer sur une éducation aux médias qu’on espère rénovée et renforcée pour renforcer l’esprit critique des citoyens de ce siècle — et de cible — ce ne sont pas quelques malheureux organes de presse qu’il faut dénoncer mais le modèle même des plateformes qui amassent des gains publicitaires faramineux en favorisant les contenus « attrape-clics », comme le démontre La Quadrature du Net.

C’est donc bien d’une grande réflexion nationale sur l’éthique des données, y compris celles de l’information, des algorithmes et de l’intelligence artificielle dont nous avons besoin, sous une forme à inventer mais qui ne saurait à se résumer aux réflexions ou propositions, parfois sérieuses, parfois désopilantes, d’un Conseil national du numérique réduit à un rôle croupion et, tout récemment, quasiment privé de toute indépendance.

C’est Divina Frau-Meigs qui secoue le cocotier, une fois de plus : dans l’Humanité du 5-1-17, elle milite pour la création d’un comité national d’éthique du numérique, indépendant du gouvernement et des groupes de pression, qui pourrait avoir pour mission de réfléchir à tout cela… De même avance-t-elle l’idée d’un service public du numérique et de l’Internet, auquel je crois moins, pour ma part…

Cesser de vouloir casser l’Internet, soutenir et promouvoir la liberté d’expression

Vous savez, je vous l’ai déjà dit, comment Internet a donné, ces dernières années, un nouveau souffle à la liberté d’expression, en donnant à chaque citoyen, où qu’il soit, à condition de bénéficier d’un accès au réseau, la possibilité de dire son opinion, sur la plateforme de son choix, pour un coût souvent nul ou ridicule. Une certaine manière de devenir média soi-même donc. Il s’agit, il est nécessaire de le rappeler, d’une opportunité extraordinaire dont profitent celles et ceux qui s’engagent — ne pas confondre avec des usagers —, à commencer par les jeunes de manière parfois immodérée.

Si techniquement aisé qu’il soit, l’exercice n’est pourtant pas si simple. S’exprimer oralement ou par écrit, sur un blogue ou en vidéo, en rédigeant un document original ou en commentant celui des autres présuppose d’avoir acquis un certain nombre de compétences fort complexes. S’exprimer, publier en ligne s’apprend donc. De plus, il ne suffit pas d’avoir des idées ni même de savoir argumenter pour les exposer, le plus difficile est d’en porter et d’en assumer la confrontation à l’avis ou l’opinion d’un auditoire possiblement universel.

Mais cette liberté d’expression si chèrement acquise subit des attaques sans précédent.

Il s’agit en effet de ne pas se tromper : cette chance donnée à tous de pouvoir s’exprimer et donner son avis gêne autant les obscurantistes adeptes du terrorisme que les élites intellectuelles, les femmes et hommes politiques au premier chef, mais aussi toutes les personnes qui, du haut de leur piédestal, acteurs, écrivains, journalistes, professeurs, n’ont de cesse de dénoncer cette expression libre, d’où qu’elle provienne, qui serait ainsi galvaudée, gaspillée, en étant mise à disposition du tout venant. Ce sont les jeunes, qu’on qualifie volontiers d’irresponsables, qui sont visés en l’espèce. Une fois de plus.

Mais la cible préférée de ceux que l’exercice de cette liberté dérange est le média soi-même — les plateformes, les écrans, les réseaux sociaux, tout y passe — qu’il faut réguler, entraver, empêcher, censurer. Mais surtout réguler. En sont la preuve les agissements des dictateurs ou apprentis dictateurs un peu partout, les déclarations et annonces faites au sommet de l’État, y compris dans les pays supposés être démocratiques, concernant les fake news, les jeux vidéos, la pornographie, la radicalisation, le téléchargement d’œuvres protégées, le cyberharcèlement, les violences faites aux femmes… autant de bonnes ou mauvaises raisons d’exercer à l’encontre du média une dénonciation insidieuse dans un premier temps, de plus sévères mesures de rétorsion dans un deuxième.

La liberté d’expression est devenue « un produit de luxe », déplore Riss, rédacteur en chef de Charlie Hebdo, dans 20minutes. Si ce dernier pense surtout, par cette phrase, aux coûts réels supportés par l’État pour apporter la sécurité nécessaire à ce journal, à ses journalistes et à tous ceux qui y travaillent, j’y vois pour ma part ce que la société devrait mettre en œuvre pour protéger un bien si rare et précieux, des politiques publiques éducatives volontaristes, la mobilisation citoyenne aussi, enfin l’exercice répété ad nauseam d’un droit fondamental.

Oui, plus que jamais je suis Charlie, en ce sens seul qu’il convient de faire de Charlie le symbole d’une liberté d’expression tant attaquée qu’il est impérieusement nécessaire de protéger. Et de l’enseigner, comme un droit impérissable.

Voilà aussi qui serait fort éthique.

Michel Guillou @michelguillou

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Nota bene : Nombre de mots de ce texte doivent, au masculin, être considérés comme neutres et non sexués.

Pour citer cet article : Michel Guillou, « 2018, l’année de l’éthique et de la liberté d’expression ? » in Culture numérique, 9 janvier 2018, https://www.culture-numerique.fr/?p=7393, consulté le 19 janvier 2018
Posted in Billets d'humeur, Brèves
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