Éduquer aux médias numériques… Mais qui va s’en occuper ?

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Le buzz incroyable né de cette lamentable affaire de professeur imposteur cynique — je ne vous mets pas les liens, vous chercherez tout seuls… — a eu au moins une conséquence heureuse, au-delà du très fort et étonnant clivage qui a séparé ceux qui trouvaient ça bien (dont, à ma grande stupéfaction, certains de ceux dont j’avais pris l’habitude d’apprécier le sens critique et la pertinence d’analyse, comme quoi…) et ceux qui, à raison, me semble-t-il, trouvaient ça consternant.

En effet, il y a, à l’évidence, comme un frémissement consensuel, d’un côté et de l’autre, pour réclamer que le système éducatif se préoccupe enfin d’éduquer aux médias et, en l’occurrence, car l’enjeu est de taille, aux médias numériques.

Je ne m’y attendais pas. Ceux qui, comme moi, sont depuis très longtemps des militants acharnés de l’éducation aux médias numériques en sont fort heureusement surpris.

Il ne faut pas non plus montrer trop d’enthousiasme. En effet :

  • nous sommes sur ces médias entre nous et la gent politique, toute accaparée par le débat électoral, ne se préoccupe pas plus que ça, voire pas du tout, de ces enjeux-là ;
  • l’actualité n’effleure que de manière furtive l’interrogation et la réflexion des aréopages du système éducatif, préoccupés par d’autres contingences matérielles ou corporatistes ;
  • les parents, avec qui l’on devrait partager ce chantier, ont aussi curieusement d’autres priorités — la suppression des devoirs à la maison est leur nouveau, mais pas très récent, combat ;
  • le développement du numérique a pris, en France, un tel retard — se reporter, par exemple, à « Le numérique, ça devrait être obligatoire ! » — que l’éducation aux médias semble passer au second plan des préoccupations des acteurs, dont les élus des collectivités ;
  • les professeurs eux-mêmes, à de très rares exceptions près, ne se préoccupent que pas ou peu de ces problèmes-là, soit par paresse ou désintérêt, soit parce qu’ils ont décidé que ça ne les concernait pas ou que c’était l’affaire des parents, soit enfin, le plus souvent, parce qu’ils ont « le nez dans le guidon » avec les contingences quotidiennes de l’enseignement de leur discipline…

Alors, à supposer que l’éducation aux médias numériques apparaisse, par miracle, comme un chantier prioritaire, qui va s’en occuper ?

Il existe, dans le second degré, des professeurs dont c’est justement une des préoccupations, au cœur même de la mission qu’on leur a confiée. La Fédération des enseignants documentalistes de l’Éducation nationale ou FADBEN vient de tenir congrès. Dans une lettre aux candidats à la présidence de la République, ces professeurs réclament que «  la mission ensei­gnante des cer­tifiés de docu­men­tation [soit] suf­fi­samment définie à l’aune des besoins reconnus [et soit] mise à contri­bution à la hauteur de leur expertise et de leur ambition » :

« Si des poli­tiques sou­tenues du déve­lop­pement des réseaux numé­riques, cette der­nière décennie, ont concouru à démo­cra­tiser les accès aux res­sources et les connexions en réduisant la fracture numé­rique, elles laissent cependant le fossé continuer à se creuser entre ceux qui savent tirer parti de ces outils et de ces res­sources et ceux qui ne pos­sèdent pas les rudi­ments de cette nou­velle culture de l’information et des médias.

[…] Le déve­lop­pement d’une culture infor­ma­tion­nelle à l’école repré­sente donc un défi pour la for­mation de la jeu­nesse du XXIe siècle. Connaître le fonc­tion­nement des médias, savoir estimer la valeur de l’information sur l’Internet, avoir une vision claire des intérêts écono­miques qui animent des ténors du web tels que Google, Facebook ou Amazon, s’intéresser à l’histoire des tech­no­logies qui accom­pagnent aujourd’hui tous nos actes dans les sphères privée, sociale et pro­fes­sion­nelle, savoir maî­triser son identité numé­rique en étant conscient des traces laissées sur le web, pouvoir ana­lyser et com­prendre un monde com­plexe où le numé­rique a brouillé les repères dans l’usage et l’appréhension de l’environnement socio-technique, tout cela par­ticipe à ce que l’on appelle la culture infor­ma­tion­nelle, ce qui repré­sente un for­mi­dable et nouvel enjeu de société pour le monde de l’Éducation. »

Fort bien.

Je suis pourtant d’avis, une fois ces principes réaffirmés, que l’avenir n’est pas rose. En effet seuls les jeunes professeurs documentalistes ont été formés à la littératie médiatique et à la culture informationnelle. Par ailleurs, à supposer que tous ou presque soient formés, compétents et enthousiastes, le chantier est d’une telle importance qu’il sera nécessaire de partager ce travail en direction des élèves avec les autres enseignants et avec les parents. Comment faire ? Comment organiser les enseignements ? 

Enfin, comment faire pour former les cadres administratifs, les inspecteurs, les chefs d’établissement, les professeurs eux-mêmes ? Comment leur faire acquérir le socle culturel numérique suffisant pour qu’ils puissent aider — et non dérouter — leurs élèves ? 

La FADBEN pose les bonnes questions aux hommes politiques :

« Seriez-vous favo­rable à l’intégration de l’éducation aux médias, de l’enseignement info-documentaire et de la maî­trise des TIC dans le cadre d’une culture infor­ma­tion­nelle globale ?

Comment envisagez-vous la place de la culture infor­ma­tion­nelle dans l’Éducation ? Seriez-vous favo­rable à la mise en place de ce nouvel ensei­gnement à la culture de l’information et des médias (culture infor­ma­tion­nelle) en inter­dis­ci­pli­narité, s’appuyant sur un cur­ri­culum et per­mettant au pro­fesseur docu­men­ta­liste, dans le cadre d’un ensei­gnement modu­laire, de repré­senter les sciences de l’information com­mu­ni­cation ?

Comment pensez-vous main­tenir l’accès égali­taire pour tous à la culture et au savoir au regard de nou­veaux modèles écono­miques du tout numérique ? »

Je vous renvoie pour terminer à cet article tout récemment paru de Yann Houry qui clôt, et de belle manière, le débat à propos du « pourrisseur du web ».

Michel Guillou @michelguillou

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