Le numérique pour l’école entre illettrisme et erreurs historiques des politiques

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Certains billets sont décidément plus difficiles à écrire que d’autres. Au moment où certains font le constat d’un illettrisme numérique encore très présent et qui toucherait environ 15 % de la population, il convient de se demander si ce handicap ne frapperait pas aussi une bonne partie de l’élite politique de ce pays. Ce blogue ne manque pas d’articles qui mentionnent ce curieux état de fait, déjà relevé par ailleurs par d’autres.

Voilà plusieurs jours que je relis cet article de Nextinpact et que j’écoute en boucle le discours présidentiel de rentrée de l’école. Pour ce qui concerne le numérique, regardez, c’est , à partir de 19 minutes, je vous le retranscris in extenso :

« J’ai voulu faire de cette rentrée aussi une rentrée tournée autour du numérique. Moi, j’avais cette conviction, lorsque j’étais président de conseil général, d’un département, avant de devenir président de la République, que nous devions équiper les collèges et que nous devions fournir des outils numériques à tous les enfants de France. J’en avais fait aussi l’expérience, je savais que rien ne pourrait se faire s’il n’y avait un plan de formation pour les enseignants, pour que les enseignants puissent pleinement utiliser ces outils-là, ces équipements-là, et puissent innover sur le plan pédagogique tout en transmettant les savoirs fondamentaux. Je savais également qu’il fallait y associer les parents, parce qu’il ne s’agit pas de laisser penser que le numérique, c’est une activité ludique ou que le numérique, c’est une façon d’échapper à l’effort nécessaire. Je savais aussi qu’il fallait un plan qui soit cohérent, avec des matériels qui soient compatibles, faciles à utiliser, mais également avec une maintenance, c’est-à-dire un service qui puisse éviter qu’il puisse y avoir des défauts dans l’utilisation des matériels. C’est donc, lorsque je suis devenu président de la République, le plan que j’ai lancé, et qui est un plan numérique pour tous, c’est-à-dire que tous les élèves collégiens auront un outil informatique et numérique pour la fin 2018, grâce également à l’accompagnement des conseils départementaux et parfois des communes, grâce à l’effort budgétaire de l’État, que un plan de formation a été mis en place vers les enseignants et je les remercie de s’être pleinement investis dans cette nouvelle mission, et également de faire que nous puissions apprendre aux élèves le codage, le codage c’est-à-dire non pas simplement utiliser l’ordinateur, la tablette, mais d’être soi-même programmateur, d’être préparé aux métiers du numérique. J’évoquais tout à l’heure les questions d’adaptation des formations aux emplois : est-il acceptable, alors que nous savons tous que le numérique va être la grande affaire, est déjà la grande affaire pour le développement économique, pour la création d’emplois, que nous n’ayons pas suffisamment d’informaticiens, suffisamment de personnels formés pour utiliser le numérique, et que l’on est parfois obligé d’organiser des formations à la hâte pour y parvenir. Même si je salue cette grande initiative que, là encore, nous avons lancée, qui est la grande école du numérique, qui fait que après ce que nous pouvons faire dans le système scolaire, nous pouvons aussi proposer de multiples façons des écoles pour le numérique aux étudiants de France. Je veux souligner que nous avons pour cette rentrée déjà bien progressé : un quart des collèges […] dans le secteur public et le service public, un quart des collèges sont équipés, et nous avons également dans beaucoup d’écoles des taux maintenant très élevés d’utilisation du numérique. Mais fin 2018, tous les collèges de France, tous les collégiens de France, auront accès au numérique. »

Un illettrisme numérique chronique

L’illettrisme, il est d’abord mais de manière anecdotique dans le curieux choix d’un vocabulaire abscons et décalé, relevé par d’autres, voir ci-dessous. Le président n’a pas seulement prononcé le mot de « programmateur » à la place de « programmeur » — j’espère qu’on ne paie pas trop cher les scribouillards surdiplômés qui lui écrivent ses discours —, il a encore, à la suite de bien d’autres dans les aréopages ministériels, vanté les mérites d’un « codage » rédempteur, dit à la place de « code » ou de « programmation », tant promu par les lobbys dont je vous ai déjà longuement parlé. Je n’y reviens pas.

Non, l’illettrisme, il est aussi dans la définition même du mot « numérique », confondu parfois avec informatique — on perçoit bien que le président hésite à utiliser un mot plutôt qu’un autre — qui n’est compris du chef de l’État que dans son acception utilitaire, exclusivement et tristement utilitaire. Sait-il seulement qu’il existe un Conseil national du numérique ? Pour lui comme pour beaucoup d’autres au ministère, le numérique est un machin au service de l’école, cela ne peut être une « activité ludique » dit-il, ce n’est pas non plus « une façon d’échapper à l’effort nécessaire » !

Cette vision fantasmée d’un numérique ludique, qui n’encourage pas à l’effort, est terrifiante ! Quand, de surcroît, elle se mêle d’utilitarisme, il y a des questions à se poser sur la compréhension même qu’on se fait, au plus haut sommet de l’État, des enjeux du numérique et de la manière dont il change la société, une transformation plutôt qu’une transition (clin d’œil à Jean-Paul Moiraud), et l’école bien sûr, se référer au slogan officiel « L’école change avec le numérique ». Dans le court texte présidentiel, le mot « outil » est employé 3 fois et ses amis « utiliser » ou « utilisation » 6 fois ! On peut même entendre, dans la bouche du président, le terrible « utiliser ces outils-là » en même temps qu’il parle, ce qui n’a guère de sens, d’« utiliser le numérique » ou d’« utilisation du numérique ».

Qu’on se rassure, cette vision utilitaire et terriblement réductrice du numérique est partagée par la ministre elle-même. Le consensus est total. Voir ci-dessous.

Donc, non, Mme la ministre, le 21e siècle n’est pas celui de l’« utilisation des outils numériques » (sic), aussi extraordinaire soit-elle. Il est normal, vraiment normal, terriblement banal et il n’y a rien d’extraordinaire là-dedans, que les maîtres s’emparent de l’outillage numérique qui est mis à leur disposition, comme ils se sont jadis emparés de la craie et du tableau, pour enrichir leur pédagogie et l’adapter et la personnaliser aux élèves si différents qui constituent leurs classes.

Non, ce qui est extraordinaire avec le numérique, ce n’est pas son outillage mais les changements de modèles qu’il propose et auxquels il est nécessaire et très enthousiasmant de s’adapter [Mise à jour du 26 septembre 2016 : aujourd’hui, je n’écrirais pas ce verbe « s’adapter » sans trop savoir encore par quoi le remplacer…], dans la société comme à l’école : les évolutions posturales du maître et des élèves, la modification de l’accès à la connaissance, les nouvelles manières de transmettre et de co-construire les savoirs d’aujourd’hui, la nécessité du partage et de la transversalité des apprentissages et bien d’autres choses encore. Tout cela est rappelé fort à propos en introduction d’un billet intitulé « Humanités numériques et littératie : enjeux de culture générale et de formation » qui s’interroge d’abord sur le sens à donner au numérique dans l’éducation. :

« En fait l’instrumentation numérique offre des potentialités, que seuls des choix pédagogiques et des postures nouvelles peuvent concrétiser. »

C’est là que sont les enjeux, c’est de ça qu’on aimerait que nos ministres et président disent un mot dans leurs discours en montrant une lucidité de bon aloi, plutôt que l’insipide et inintéressant rappel de l’arrivée du matériel, de la nécessaire maintenance, « un service qui puisse éviter qu’il puisse y avoir des défauts dans l’utilisation des matériels » !, ou de l’apprentissage du « codage ».

Des orientations qui aboutissent à des erreurs historiques

C’est des missions qui sont assignées une nouvelle fois à l’école par le président qu’il faut en effet s’inquiéter.

Selon lui, il est nécessaire « que nous puissions apprendre aux élèves le codage » afin « d’être soi-même programmateur, d’être préparé aux métiers du numérique. ». Si j’osais, je multiplierais les points d’exclamation. Au-delà de la vacuité du vocabulaire, témoin de l’illettrisme numérique des élites, ces déclarations témoignent d’une autre incapacité présidentielle, celle de percevoir les enjeux des apprentissages scolaires de base, ceux qui sont inscrits dans le socle commun de connaissances, de compétences et de culture bien sûr, mais, au-delà, bien sûr, mais aussi ceux qui sont dispensés au lycée et même dans l’enseignement supérieur.

Ces apprentissages disciplinaires et transversaux n’ont rien à voir avec la préparation à un métier, quel qu’il soit. Leur objectif est simple, plus encore aujourd’hui après les événements que la France a connus : apprendre, en élevant le niveau de ses connaissances et des compétences disciplinaires et transversales, à vivre ensemble, à partager des valeurs communes, celles de la République, à devenir un jeune citoyen libre et éclairé puis un citoyen de son temps, celui d’une société numérique. Rien d’autre.

En subordonnant l’employabilité de l’élève à l’apprentissage de sa citoyenneté, François Hollande commet à la fois un crime contre l’école mais aussi une grave erreur historique.

Soyons clair : il va de soi que l’école peut et doit former et préparer aux métiers et au monde du travail, mais il s’agit alors de tout autre chose, d’un enseignement professionnel qui n’est pas détaché de de l’enseignement général mais qui ne peut être confondu avec ce dernier, comme le laisse croire le président. Mais cet enseignement professionnel a lui aussi à s’adapter en se « généralisant » car les collectivités locales vont, sans nul doute, cesser de payer très cher les équipements — je pense à l’enseignement technique — qu’elles mettent à disposition des filières spécialisées, matériels qui deviennent aujourd’hui trop rapidement obsolètes.

Le président commet une autre erreur. La priorité, selon lui, serait de former « aux métiers du numérique » sans qu’il lui soit alors possible de dire de quoi il s’agit. Qui saurait le faire ? S’il est possible de dire aujourd’hui ce dont a besoin une entreprise dans ce domaine, bien malin celui qui saurait dire quels seront les métiers du numérique et, au-delà, tous les métiers à l’heure d’une société numérique, ceux auxquels il faudrait préparer les élèves, dans cinq ans, dans dix ans… Ainsi, il est particulièrement vain d’imaginer que d’apprendre « le codage » à un élève de 5e va lui permettre d’être « préparé aux métiers du numérique ». C’est vain, c’est idiot, c’est inutile.

Cette notion de la formation d’élèves prêts à l’emploi par le miracle de l’enseignement de l’informatique n’est pas nouvelle : on la trouvait inscrite en toutes lettres dans le rapport de l’Académie des sciences de 2013 « Il faudra aussi que cet enseignement [l’enseignement général] les prépare aux métiers nouveaux et riches d’emploi engendrés par l’informatique », dans le rapport du Conseil national du numérique de 2014, dans le projet de loi  parlementaire de 2014 aussi « la compréhension de l’informatique est la clé d’accès au monde numérique et aux opportunités professionnelles qu’il ouvre. ». Ce que je commentais alors (1) par :

« Si la formation professionnelle n’est pas absente des enseignements, in fine, après l’école du socle commun, elle ne doit constituer en aucun cas la priorité de l’école qui a pour mission essentielle de former des citoyens éclairés, libres, autonomes, capables d’esprit critique, en adéquation avec leur temps et la société. »

Ainsi, tous les prospectivistes s’accordent à dire qu’il serait bien plus intelligent d’apprendre d’abord à l’élève à s’exprimer, à l’écrit comme à l’oral, correctement et parfaitement en français, afin qu’il puisse, en toute responsabilité, publier et confronter son opinion à celle des autres. De même qu’il est important pour lui d’apprendre à confronter les connaissances acquises en sciences, en mathématiques, en économie… pour élaborer des projets communs où il faudra collaborer. Oui, collaborer. Par ailleurs, chaque élève devra se convaincre que les connaissances multiples qu’il aura acquises et les compétences transversales qu’il aura mises en œuvre à l’école lui seront utiles pour développer une grande agilité professionnelle, culturelle, sociétale et citoyenne. Il devrait ainsi pouvoir aisément s’adapter.

L’école 42, souvent citée comme exemple de réussite par les lobbyistes de l’enseignement de l’informatique, ne procède pas autrement. Dans cette école privée professionnalisante, qui intervient après l’enseignement scolaire traditionnel, on privilégie bien davantage, me dit Kwame Yamgnane qui connaît bien la boutique, les qualités humaines des étudiants, leur capacité à collaborer et à s’intégrer dans des groupes de travail, à réfléchir par eux-mêmes et à faire preuve d’agilité et de créativité plutôt que de savoir simplement écrire quelques lignes de code.

Des injonctions contradictoires

Avec ce plan numérique vertical descendant voué à l’échec (2), il apparaît donc, à écouter ce discours de rentrée, que les priorités sont la formation de jeunes informaticiens, capables d’utiliser le numérique (sic) — j’en profite pour dire qu’il est particulièrement pénible d’entendre un président de la République montrer son incapacité à la critique d’un discours de lobbyiste, car, non, de manière globale, la France ne manque pas d’informaticiens.

Mais les chefs d’établissement ne cessent de se plaindre d’injonctions qui paraissent contradictoires. Ainsi, dans le même temps, nous apprend Digischool qui fait le point à ce sujet, un bouquet cohérent de mesures sont mises en place afin de « replacer l’école au cœur de la République française ». et « pour que chaque élève devienne un citoyen libre et responsable ». Au programme, la charte de la laïcité, le parcours citoyen, l’éducation aux médias et à l’information, le service civique et beaucoup d’autres choses très importantes et dont tous les textes rappellent que ce sont des chantiers prioritaires.

Même si on ne l’a pas compris non plus au sommet de l’État, tous ces sujets sont au cœur de la transformation numérique de la société. Allez y comprendre quelque chose dans cette cacophonie des priorités !

Avez-vous remarqué que je n’ai pas dit un mot des erreurs factuelles, des prévisions fantaisistes et de la syntaxe très approximative du discours présidentiel ? Il y a des jours où je m’étonne moi-même.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : par Dan Carlson sur Unsplash

  1. En matière de numérique éducatif, le degré zéro de la vision politique est largement partagé https://www.culture-numerique.fr/?p=1084
  2. Numérique éducatif : tout plan est voué à l’échec https://www.culture-numerique.fr/?p=4927
Pour citer cet article : Michel Guillou, « Le numérique pour l’école entre illettrisme et erreurs historiques des politiques » in Culture numérique, 13 septembre 2016, https://www.culture-numerique.fr/?p=5296, consulté le 24 mai 2017
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Un commentaire sur “Le numérique pour l’école entre illettrisme et erreurs historiques des politiques
  1. horizon@gmx.fr' hippolyte dit :

    Alors là, je ne connaissais pas votre site, mais vous entrez directement dans mon panthéon personnel entre Loys Bonod et Jean-Paul Brighelli. Merci pour cet article qui me donne beaucoup d’arguments dans des discussions avec des proches.

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