En matière de numérique éducatif, le degré zéro de la vision politique est largement partagé

Zéro

Quand Axelle Lemaire a remplacé, au secrétariat d’État en charge du Numérique, Fleur Pellerin à qui on avait confié un dossier équivalent, il n’y avait pas de raison particulière de se méfier. La précédente titulaire du poste avait engagé une politique volontariste qui avait suscité l’intérêt de la plupart des acteurs du secteur. Dans le domaine de l’éducation populaire et de la formation, elle avait continué à porter le projet des Espaces publics numériques et des Cyber-bases. Pour le reste du numérique éducatif, c’était l’affaire de Vincent Peillon qui avait lancé le chantier de l’École numérique. Et même si ce dernier n’avançait pas trop vite, tout allait à peu près bien dans le meilleur des mondes.

Oui mais ça, c’était avant. Axelle Lemaire, elle, a des choses à dire sur le sujet et elle ne mâche pas ses mots. Dans un « chat » avec des lecteurs de 20minutes le 15 mai dernier, on lui demande si l’apprentissage de la programmation informatique fera partie des programmes obligatoires à l’école élémentaire :

« C’est une des clés pour que les prochaines générations maîtrisent leur environnement numérique.

Apprendre la programmation, permet de dépasser la simple sensibilisation au numérique et de se rendre compte qu’on peut modifier les smartphones qu’on utilise, qu’on peut réaliser des films, qu’on peut créer des jeux. On apprend l’anglais, le chinois, il faut apprendre à coder !

C’est une brique essentielle de la créativité, comme le collage ou le découpage… Faire du code c’est un outil au service d’un projet scientifique, artistique ou pédagogique.

Aujourd’hui ce n’est pas dans les programmes mais j’aimerais par exemple que le temps périscolaire permette ce genre d’ateliers un peu partout en France. »

Axelle LemaireIl faut passer sur l’approximation du langage officiel où « programmer » et « coder » sont confondus dans le même embrouillamini de circonstance !

Bon, Axelle Lemaire n’a pas tout à fait tort, l’important, c’est le projet pédagogique, dans lequel, en effet, la notion de programmation peut avoir toute sa place. Alors pourquoi ne pas commencer par dire ça ?

Pourquoi ne pas dire que la question initiale posée n’a pas de sens et donc pas de réponse ? Pourquoi ne pas dire qu’il convient d’abord et avant toute chose de se préoccuper des objectifs assignés au premier degré et des compétences attendues par l’école du socle commun ? Pourquoi ne pas dire que les moyens, les outils qu’on utilise alors pour ce faire passent au second plan ?

Ou alors faut-il comprendre que la secrétaire d’État au numérique emboîte le pas des lobbys d’universitaires informaticiens en mal de reconnaissance ?

Le Figaro reprend l’information histoire d’agiter un peu le microcosme politique à gauche, en restant au niveau zéro du débat et des enjeux,« Axelle Lemaire veut que les enfants apprennent à coder » :

« Parlez-vous le HTML ? Il est probable que non. Mais vos enfants ou futurs enfants pourraient bientôt apprendre ce language informatique à l’école. »

Sic. Non, la faute à « langage » n’est pas de mon fait.

Il y a eu alors, semble-t-il, dans les jours qui ont suivi, un peu de friture sur la ligne entre les cabinets respectifs d’Axelle Lemaire et de Benoît Hamon, ministre de l’Éducation, ce dernier s’étonnant des initiatives médiatiques malheureuses de sa consœur en décalage avec son projet d’école numérique.

Interrogée par le Journal du Net, Axelle Lemaire, un peu confuse, rappelle le travail remarquable de son collègue de l’Éducation et tente une sortie en double axel :

« Êtes-vous favorable à l’introduction d’un apprentissage du code dès l’école primaire ?

Oui. L’idée serait de s’appuyer sur un dispositif périscolaire pour essayer d’aller vite. C’est un dispositif en effet plus léger, et donc potentiellement plus rapide à mettre en place, que de s’attaquer au programme. Je pense notamment que nous pourrions impliquer les associations, voire même des entreprises qui seraient prêtes à soutenir et financer ses enseignements. Les forces vives sont déjà là. Pour moi, un tel projet a plus de chance de s’imposer en partant ainsi de la base, en bottom-up, qu’en top-down. »

On admirera les anglicismes de bon aloi quand on veut donner des leçons sur l’éducation. On admirera la pirouette sur le périscolaire… Bref, ce ne serait plus obligatoire.

Laure de la RaudièreEntre temps, figurez-vous, il se passe de drôles de choses à l’Assemblée nationale. Laure de la Raudière, députée de l’opposition, fait partie de ces rares députés qui se sont vraiment et résolument engagés pour la France numérique. Elle a  même co-signé un certain nombre de rapports parlementaires d’excellente facture dont un tout récent dont les nombreuses propositions dans différents domaines, espérons-le, porteront leurs fruits. Le problème d’Anne de la Raudière, pour laquelle, je le répète, j’ai beaucoup d’estime, c’est qu’elle n’y connaît rien en matière d’éducation et, du coup, se contente à ce sujet de reproduire les propositions rétrogrades des lobbys de l’informatique pré-cités. Déjà, dans son dernier rapport, elle recopiait mot pour mot, sans aucun recul ni aucune motivation, tant le sujet à l’évidence ne l’intéresse pas, les propositions absconses des dits lobbys.

Pire ! À la mi-mai, apparaît sur le bureau de l’Assemblée nationale une proposition de loi, toujours à l’initiative de Laure de la Raudière, je cite, « visant à rendre obligatoire l’enseignement du codage informatique à l’école ».

La civilisation est en marche.

Là, le projet est motivé.

« L’apprentissage du codage est essentiel. À l’ère du numérique, si nous voulons que nos jeunes passent de simples usagers de l’Internet, à acteur (sic) de la société et de l’économie numérique, la compréhension de l’informatique est la clé d’accès au monde numérique et aux opportunités professionnelles qu’il ouvre.

Rien qu’en 2014, 35 000 emplois à forte valeur ajoutée seront créés dans le secteur du numérique. Or, les jeunes techniciens ou ingénieurs français formés à ces nouveaux métiers ne sont pas suffisamment nombreux aujourd’hui. »

Deux raisons, donc : la formation du citoyen et la formation du travailleur !

La formation du travailleur, du jeune technicien ou ingénieur… À l’école primaire ? La signataire et tous les députés de l’opposition qui ont proposé un tel texte ont-ils bien réfléchi au ridicule de la proposition ? Au-delà du ridicule, la proposition est scandaleuse qui consisterait à préparer, dès le plus jeune âge, aux « nouveaux métiers » ! Si la formation professionnelle n’est pas absente des enseignements, in fine, après l’école du socle commun, elle ne doit constituer en aucun cas la priorité de l’école qui a pour mission essentielle de former des citoyens éclairés, libres, autonomes, capables d’esprit critique, en adéquation avec leur temps et la société.

Que savent, par ailleurs, ces parlementaires irresponsables de ces « nouveaux métiers » auxquels ils voudraient que l’école prépare les jeunes qui y accéderont quinze ans plus tard ?

Laure de la Raudière a raison sur un point : il est très important que les jeunes changent de posture face au numérique. D’usagers consommateurs, ils doivent se muer — et l’école doit les accompagner sur ce chemin — en acteurs éclairés et engagés. C’est le vrai défi pour demain. Mais il faut alors engager toutes les disciplines scolaires dans la voie d’une littératie numérique, médiatique et informationnelle globale et partagée qui ouvre la voie à une culture numérique. Pas grand chose à voir donc avec le seul et réducteur apprentissage du code !

Revenons aux péripéties de notre toute nouvelle secrétaire d’État. Quelques jours plus tard, Axelle Lemaire est interrogée par Nextinpact :

« Soutiendrez-vous la proposition de loi de Laure de la Raudière visant à rendre obligatoire l’apprentissage du code dès l’école primaire ?

Je n’ai pas été informée de cette initiative. Ça fait longtemps que je parle du code à l’école, et mon travail consiste à convaincre mes interlocuteurs et notamment mes collègues au gouvernement de la nécessité d’agir pour faire avancer ce sujet. Je regrette que ce soit une initiative un peu isolée, qui ne s’inscrive pas dans une réflexion plus générale sur l’importance de l’apprentissage au numérique pour les enfants. Il se trouve que Benoît Hamon est très réceptif quant à ces sujets. »

Ou comment crier « Au feu ! » quand on a soi-même allumé l’incendie ! Quant à la réflexion plus générale sur l’importance de l’apprentissage du numérique, Axelle Lemaire ferait bien de contribuer à l’alimenter de ses réflexions et de s’y tenir sans crier « Le code ! Le code ! Le code…  » à tout propos.

Elle continue :

« Il y a eu des débats vraiment tendus au sein du Conseil supérieur des programmes autour de l’importance d’intégrer dans les programmes l’apprentissage des outils au sens large et des langages informatiques. C’est là que ça se passe, donc une initiative parlementaire isolée, dans un tel contexte, ça a un peu l’air de dire que le gouvernement n’avance pas sur ces questions alors qu’au contraire, on n’a jamais avancé aussi rapidement et que la volonté politique n’a jamais été aussi forte. »

Parfait ! Qu’il y ait débat au sein du Conseil supérieur des programmes, il n’y a là rien de moins étonnant. Ce n’est pas aujourd’hui, d’un coup de baguette magique, parce que quelques académiciens scientifiques en mal d’être, quelques députés opportunistes ou une jeune secrétaire d’État s’agitent à ce propos, que le numérique va irriguer les programmes disciplinaires. C’est évidemment pourtant le vrai défi pour demain.

Fort heureusement, il n’y a plus grand monde à être dupe. Au-delà de l’agitation ci-dessus rappelée, tous ceux qui réfléchissent de manière posée à la façon dont l’école peut prendre le virage du numérique avec la société et les jeunes, en changeant profondément les programmes disciplinaires et les modalités et postures d’enseignement, ont d’autres ambitions. Pour reprendre les comparaisons ridicules de notre secrétaire d’État, s’il peut être intéressant à l’école de faire du collage et du découpage, c’est bien l’éducation artistique et manuelle qui reste l’objectif majeur. S’il peut être intéressant d’appendre à bidouiller, c’est bien au fond l’éducation scientifique et technologique qui est la priorité de l’école. Il en va de même pour les activités de programmation qui ne peuvent s’extraire, dans le cadre de l’acquisition d’une culture numérique globale, du champ des mathématiques ou de l’éducation scientifique.

Les voix sont maintenant plus nombreuses — je ne parle pas des médias dont le suivisme béat me consterne de jour en jour — à se faire entendre pour dénoncer la supercherie. Tout récemment, sur Médiapart, un joli petit billet mettait le doigt là où ça fait mal, en évoquant le projet de loi :

« Cette proposition montre bien l’incompréhension des politiques par rapport à la vague numérique qui les dépasse. Oui, le numérique associé à Internet va transfigurer tous les domaines de la société, l’école y compris. Les sociétés vont subir le numérique et leurs dirigeants font mine d’anticiper ces fortes transformations en introduisant l’apprentissage du code informatique. »

Son auteur a raison. Il s’agit bien d’une nouvelle inculture d’autant plus compliquée à discerner qu’elle est censée toucher ceux dont on pourrait attendre un peu plus de discernement. Mais c’est vrai que ce n’est pas la chose la mieux partagée du monde…

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Wikimédia et Wikipédia

Pour citer cet article : Michel Guillou, « En matière de numérique éducatif, le degré zéro de la vision politique est largement partagé » in Culture numérique, 25 juin 2014, https://www.culture-numerique.fr/?p=1084, consulté le 27 mai 2018

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3 commentaires sur “En matière de numérique éducatif, le degré zéro de la vision politique est largement partagé
  1. jmp@jmp.net' JM Planche dit :

    Un peu violent comme charge, mais je te reconnais là Michel et cela a le mérite au moins d’éviter la langue de bois et le policé de certains qui ne cherchent qu’à s’attirer des faveurs.
    Ceci dit, je comprends maintenant un peu mieux tes arguments et j’ai revu les miens depuis un moment déjà.
    “Coder”, “born to code”, “apprendre à coder” … tout cela commence à me faire horreur tant l’inculture générale est.
    En lisant (de loin) les diatribes endiablées sur le sujet des prochains CTO en rêve de la France de 2025, je me disais qu’avant de coder, il faudrait déjà apprendre à LIRE, à PENSER.
    Et ayant un peu plus cheminé, j’en arrive même à penser que c’est peut être là l’un des gros problèmes, on apprend peut être trop à “penser”, sans le savoir “être” nécessaire que l’on musèle ou n’accompagne pas assez. On “domestique”, on sociabilise peut être un peu trop, souvent mal, voir parfois pas du tout quant on laisse à la rue le pouvoir.
    Le sujet est complexe et j’ai moi même commencé une “introspection” dessus … surtout en voyant les différents systèmes éducatifs. Non je te rassure, je ne vais pas te dire que l’Américain est bien mieux que le Français, mais il y a des choses à apprendre des deux systèmes et de différentes cultures.
    Bon, maintenant ca n’est pas parce que les choses en IC ont été largement ratées à l’école depuis le début, que cela doit continuer. Il y a eu des expériences isolées intéressantes. Si on prend le problème par le bon bout et dans les plus jeunes classes, comme un moyen et non un but, on a une chance.
    C’est mon avis, je le partage ;-)

  2. i.colson@laposte.net' Isac dit :

    Moi je veux bien que les élèves apprennent le code.

    Mais sachant que, dans mon école, il y a 9 ordinateurs pour 120 élèves, je crains fort qu’on ait du mal… Et pourtant, on fait partie des mieux lotis ! Et avec si peux de matériel, on n’arrive pas à leur faire acquérir toutes les compétences du B2i à la fin de l’école primaire.
    Mais bon, l’intention est louable.

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