Pendant le confinement, dégrenellisons, il en restera toujours quelque chose pour le monde d’après…

L’interview ci-dessous a d’abord été publiée sur le site « L’école de demain » le 21 avril dernier. Avec son autorisation et celle de la questionneuse, Stéphanie de Vanssay, vous la trouverez reproduite ci-dessous…


De votre place d’observateur attentif du paysage numérique et des médias, que pensez-vous de la mise en œuvre de la continuité pédagogique pendant le confinement ?

Il n’est pas trop possible d’être pleinement attentif aujourd’hui. On a beau dresser l’oreille et s’informer tant qu’on peut, il est difficile, en l’absence de rencontres présentielles et de possibilités multiples d’échanger, de se faire une opinion raisonnée sur ce qui se passe et du ressenti des acteurs. Essayons…

S’il y a bien confinement, il n’y a à mon sens ni continuité, ni pédagogie. Pour ma part, j’y vois au contraire des apprentissages informels, guère différents de ceux qui sont le quotidien des enfants de ce siècle hors la classe, multiples, divers, débridés, inventifs, spontanés et improvisés parfois mais avant tout discontinus.

Comment s’étonner alors des difficultés qui sont apparues et continuent aujourd’hui, l’informalité n’étant pas, loin de là, le propre de l’école de ce pays ?

Quels sont les éléments qui étaient prévisibles selon vous et pourquoi ? 

Même si je déteste me présenter comme un donneur de leçons a posteriori, ce qui caractérise l’école et est probablement une des causes de graves dysfonctionnements, c’est l’état de déliquescence avancée des relations entre les acteurs. En caricaturant, on pourrait dire que l’administration administre, les professeurs enseignent, les élèves apprennent et leurs parents attendent que cet ordre immuable, celui qu’ils ont connu et qui a si bien fonctionné pour eux, ne soit pas remis en cause. 

L’école n’a fait que trop peu, par exemple, pour permettre aux élèves, écoliers, collégiens et lycéens, de s’engager dans la démocratie scolaire, de l’investir et ainsi trouver leur place de jeunes citoyens. Au-delà de la multiplications des injonctions contradictoires, ce manque de confiance, associé à un cruel manque de considération, est aussi ce que ressentent aujourd’hui profondément les professeurs. Quant aux parents, qui sont à même de prendre conscience du rôle qu’ils jouent ‒  je devrais écrire « elles jouent » tant le rôle assigné des femmes est important ‒  pour aider à la fameuse « continuité », ils n’ont été partenaires que de loin de ce qui concerne l’école et de ses projets. Le ministère soi-même et son administration, repliés sur des valeurs très traditionnelles, se sont montrés incapables de prendre en compte au sein de l’école les grandes et nouvelles mutations sociétales d’accès à la culture, à l’information et à la connaissance et d’en faire un paradigme présentable. 

Parents, élèves et professeurs ne se sont vus ainsi proposer aucune perspective commune. 

Difficile, dans ces conditions, à la mi-mars, d’aboutir à un consensus éducatif et pédagogique, malgré la bonne volonté des acteurs. 

Je n’ai pas encore évoqué les problèmes structurels liés à l’utilisation d’Internet et des réseaux numériques. Pour avoir travaillé jadis à leur mise en place, je peux témoigner que les dispositifs qui permettent, au-delà de l’école, de consolider le lien éducatif et d’établir des relations durables et équitables entre les acteurs, dispositifs qui portent des noms différents mais sont souvent réunis sous l’appellation d’espaces ou environnements numériques de travail (ENT), sont très largement sous-dimensionnés. L’annonce ministérielle des premiers jours qui disait que tout irait bien de ce point de vue, que la technique était prête et au point, était en conséquence déjà plutôt risible. Plus grave, personne parmi les acteurs n’est alors au courant ! L’écran honni devient tout à coup la solution à tous les problèmes, quel revirement ! 

L’idée ainsi véhiculée du super héros capable de régenter, depuis un bureau de la rue de Grenelle, ce qui va se passer  dans chaque classe de France, au lieu de donner les moyens aux acteurs qui s’y trouvent de résoudre ces difficultés, est aussi consternante.

Je sais bien qu’il s’agit de communication politique mais comment est-il possible que le ministre soit si mal conseillé ?

C’est ainsi que, les premiers jours puis les suivants, jusqu’à aujourd’hui encore, les dysfonctionnements se sont ajoutés aux problèmes, comme si ce n’était pas assez compliqué comme cela. C’est ainsi que, plutôt que d’utiliser les ENT mis en place par les collectivités ou les services du CNED, vite dépassés et inopérants, nombre d’enseignants se sont tournés vers d’autres services, sans doute parfois moins bien sécurisés mais beaucoup plus ergonomiques, fonctionnels, efficaces…, dont les « suites éducatives » de certaines grandes plateformes monopolistiques professionnelles. Il va de soi que cela ne peut en aucun cas leur être reproché.

Certains pays étrangers, comme le Sénégal par exemple, dont on ne peut pas dire que c’est un pays qui soit doté d’une infrastructure informatique de première dimension, ont négocié au plus haut niveau du système éducatif et fait un choix très centralisé, celui d’un dispositif en ligne éducatif unique de grande qualité, incomparablement plus fonctionnel, proposé par une grande plateforme industrielle. 

Il est permis de se demander, en l’affaire, si cette option, au contraire des choix divers faits par les collectivités du territoire français, n’a pas été une réponse meilleure, parce que plus efficace et pragmatique, à l’exigence immédiate et conjoncturelle de continuum éducatif.

C’est curieusement ce que s’est demandé lui aussi et à haute voix un libriste fort connu, contre ses principes fort probablement.

Ne rêvons pas, en France, la confiance doit passer par la dégrenellisation et elle apparaît plus qu’urgente…

Y a-t-il des choses qui vous ont surpris ? Si oui lesquelles ? 

Elles sont nombreuses.

Même si je m’attendais aux difficultés infrastructurelles, je ne m’attendais pas à un tel désastre et au « bordel » ambiant, comme disait Roland Moreno, qui s’en est suivi. D’une certaine manière, c’est plutôt rassurant et l’école a montré là sa grande résilience.

Je ne m’attendais pas non plus à la caricature qui a suivi les premières expériences. On a vu défiler, dans les médias, mais aussi à l’Université, des commentateurs capables de nous expliquer les bienfaits de l’enseignement à distance, ce en quoi l’expérience du confinement serait porteuse d’opportunités pour l’école de demain et les leçons qu’il faudra en tirer ‒ déjà ?

Soyons clairs :

  • Il n’y a rien de bon à attendre pour l’école de ce coronavirus, mais alors rien du tout. Plus vite le confinement pourra-t-il se terminer, plus vite la pandémie sera-t-elle vaincue, mieux ce sera pour l’école.
  • Ce que les professeurs et leurs élèves vivent aujourd’hui n’est pas de l’enseignement, en aucun cas. Tout juste une tentative maladroite et chaotique, succédané trivial de la pédagogie, pour consolider voire restaurer le lien qui unit les uns et les autres. Conséquemment, puisque le lien est en l’affaire prépondérant, la distance n’a strictement aucune importance. 
  • Ceux qui viennent nous présenter les grandes figures et les grands textes de l’enseignement à distance comme références ultimes en sont pour leurs frais. Les dispositifs modernes de formation en ligne n’ont strictement rien à voir avec la FOAD  (Formation à distance) du siècle dernier ni même, parce que les acteurs et les temps sont différents, avec la FOAD prétendument modernisée. Entre temps est passé Internet et ce qu’il transporte de nouveaux modèles, ce qu’il permet de nouvelles libertés et ce qu’il offre de nouvelles fonctionnalités et opportunités.
  • Puisque le lien est la seule chose qui vaille, il convient de s’intéresser alors aux notions connexes de présence et d’absence, d’attention et d’inattention, de postures et de relations enfin. Là encore, la distance n’a que si peu d’importance, ces questions restent posées quel que soit le lieu où l’on enseigne !

Je suis aussi surpris, cet étonnement venant en complément de mes observations sur la vieille soupe de l’enseignement à distance que certains veulent nous resservir, de la qualité plus que médiocre de l’enseignement télévisuel qui a été mis en place en toute hâte. On aurait voulu, avec cette télévision scolaire revisitée, caricaturer la classe du siècle dernier qu’on n’aurait pas fait mieux : c’est vertical, c’est frontal, c’est triste, les interactions sont rares. Ce que j’ai pu en voir est d’une indigne pauvreté.

J’ai lu par ailleurs que certains semblaient penser que la télévision pourrait malgré tout contribuer à consolider ce lien éducatif distendu, Internet s’avérant inopérant pour réduire les inégalités. Ce serait pour moi une très grosse surprise. Je ne vois pas les jeunes troquer leurs smartphones à tout faire, y compris accéder à des contenus éducatifs, fonctionnalité qui n’a que trop peu été mise en œuvre au prétexte que « c’est trop petit », pour rejoindre les « étranges lucarnes » de leurs parents… Réinventer la télévision, la rendre vraiment interactive, ce qu’elle ne condescend pas à faire, la contraindre enfin à choir de son piédestal me paraissent des démarches bien vaines. Trop tardives en tout cas pour séduire les jeunes.

Enfin, oui, je suis surpris de la qualité de l’engagement, en pondérant cette observation de l’étroitesse de mon microcosme réticulaire, des parents, des élèves, des professeurs qui rivalisent, au risque des moqueries des contempteurs habituels du numérique ‒ on se demande bien pourquoi, les outils, numériques ou pas, n’étant que peu concernés ‒, d’ingéniosité, de réactivité, de créativité, d’intelligence collective enfin. Tout cela, mis en œuvre avec les moyens personnels des professeurs ou des élèves, force l’admiration.

Je n’ai pas été surpris, en revanche, même si je n’ai pas mesuré à quel point, par l’aggravation considérable, catastrophique en certains endroits, pour ce qui concerne les équipements et les connexions comme pour ce qui concerne l’accompagnement de proximité, des inégalités observées et trop faiblement compensées par les initiatives locales des collectivités ou d’associations. 

MEN

Que pensez-vous de l’annonce de Jean-Michel Blanquer d’états généraux du numérique éducatif à la rentrée ? 

C’est une autre question.

Pour le ministre, il l’a dit et répété, il convient de prendre face au numérique une attitude toute empreinte de discernement, posture jésuitique qu’il convient d’adopter en toutes circonstances. Au diable la raison, au diable les Lumières, vive la croyance et la superstition. Je caricature à peine. On a bien vu quel torrent d’irrationalité a conduit à interdire les ordiphones dans les espaces éducatifs.

Par ailleurs, de quoi parle-t-on quand on parle de numérique, à plus forte raison de numérique éducatif ? Les services de la Direction du numérique avaient, il y a quelques années, un excellent slogan, qui a disparu depuis et laissait à penser que « L’école change avec le numérique », permettant de comprendre l’importance des mutations que ne manqueraient pas d’imposer le milieu, le contexte, le paysage numérique à l’école. La dimension paradigmatique du numérique transparaissait alors.

Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et le numérique est réduit, dans le discours institutionnel et maintenant commun, à un rôle strictement utilitaire : des outils, encore des outils, et des ressources aussi, dont il n’est pas imaginable qu’elles n’aient pas subi le tampon validateur du ministère ou de l’inspection générale et le stockage central, histoire de contribuer à les appauvrir. 

Il n’y a donc pas grand chose à attendre de cette vision du numérique, partielle, réductrice, pauvre, incapable d’élever l’humain au-dessus de la mêlée technologique.

Enfin, je suis prêt à parier qu’il y aura dans ces états généraux une table ronde qui s’interrogera sur les usages ‒ le vide sémantique par excellence ‒, une autre table ronde sur la supposée plus-value ‒ une question sans intérêt si on considère que le numérique est un fait social global ‒, une autre enfin sur la dangerosité supposée des écrans ‒ la métonymie contribuant à la crétinisation du débat.

Quelles questions faudrait-il aborder selon vous ? 

Et si l’on parlait des enjeux ? Et si l’on s’interrogeait sur ce que change au fond la société numérique, le fameux fait social global évoqué supra, sur l’école, sur la forme scolaire, sur l’appropriation des connaissances et des savoirs, sur le rôle du maître et des parents en l’affaire, sur la modification nécessaire des postures ?

Et si l’on s’interrogeait sur l’importance renouvelée des littératies numérique et médiatique, sur la fabrique et la lecture de l’information ?

Et si l’on s’interrogeait sur les enjeux citoyens, sur la nouvelle place de chacun dans la cité numérique, sur la représentation, sur les médiations ? Et si l’on s’interrogeait sur l’accès à la liberté d’expression et à son exercice ? Et si on se demandait si « publier » ne pourrait pas être considéré comme une nouvelle compétence fondamentale ?

Et si l’on s’interrogeait sur l’acculturation de chacun, sur les dispositifs de formation permettant de la mettre en œuvre ?

Et si, pour tenter d’éclairer ce qui se passe aujourd’hui même, l’on tentait de réfléchir, enfin dirais-je, aux notions évoquées plus haut de lien, d’espace, de présence et d’absence, d’attention et d’inattention, de postures et de relations ?

Ce ne sont pas les sujets qui manquent…

Michel Guillou @michelguillou

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Nota bene : Nombre de mots de ce texte doivent, au masculin, être considérés comme neutres et non sexués.

Crédit photo : DémarchesAdministratives.fr / CC BY-SA et Peter Potrowl / CC BY

[cite]

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3 commentaires pour “Pendant le confinement, dégrenellisons, il en restera toujours quelque chose pour le monde d’après…
  1. Alain MOREL dit :

    J’ose espérer qu’à un moment, si l’horizon se dégage un peu, on saura faire un bilan des usages qui ont été faits des différents outils numériques, en tirer des conclusions, et, soyons un peu fous, les mettre en œuvre…
    En ce qui me concerne, passant mes journées devant un écran de “contrôle”, osons le mot, à veiller à ce que tout fonctionne et à tenter d’apporter des solutions aux décrochés numériques, qui souvent décrochaient déjà avant, je manque un peu de recul…

    Ce dont je ne puis qu’être certain, c’est qu’une grande plateforme privée, que je fréquente depuis 25 ans et à une époque où l’État ne voyait seulement pas à quoi tout ce “fourbi” pouvait bien servir, va largement en tirer les marrons du feu : nombreux sont les décideurs locaux qui vont faire sécession des E.N.T. territoriaux. Encore raté…

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