École numérique : naufrage à l’horizon…

Le microcosme politique ne bruisse que de cela. « Nous interdirons l’usage des téléphones portables dans l’enceinte des écoles primaires et des collèges » annonce bravement et récemment un candidat à l’élection présidentielle, ignorant sans doute — vous, mes lecteurs que j’aime, le savez déjà — que la mesure a déjà été intégrée au Code de l’éducation, à l’été 2010, sous la canicule qui frappait alors nos braves et fragiles sénateurs. Il y a belle lurette que cette interdiction stupide aurait dû être levée mais, grand merci à notre valeureux candidat et président potentiel, on voit bien qu’avec lui, la civilisation est en marche.

Il existe d’autres preuves de cette avancée résolue de la civilisation vers un avenir radieux à la lecture des sites officiels de l’éducation. Ainsi, le site consacré à l’école numérique rapportait récemment une communication faite par la ministre en conseil des ministres sur l’avancement du plan numérique pour l’éducation. Je passe sur l’avalanche de chiffres tous plus faux les uns que les autres, tant pour ce qui intéresse la formation des professeurs que sur le nombre de collèges ou encore le nombre d’élèves et de classes concernés… Je passe aussi sur la présentation fallacieuse qui est faite de projets de recherche bricolés et pistonnés, gouffres à argent public, ainsi que sur l’efficience et l’utilité des services numériques proposés — je rappelle qu’aujourd’hui, en 2017, on a préféré en haut lieu mettre en place un réseau social communautaire, à l’évidence aujourd’hui moribond, faute surtout de l’incapacité de ses créateurs à l’animer, plutôt qu’une plateforme d’échange ou de partage du travail des enseignants eux-mêmes ou plutôt encore qu’une plateforme de publication pour les élèves…

Mais le plus intéressant est à venir qui m’a occasionné un haut-le-cœur. Au milieu de ce galimatias d’auto-promotion, on pouvait lire cela :

Rappelez-vous, il y a dix ans, il était impossible de faire le point de la mise en œuvre du B2i dans un collège sans que le chef d’établissement et ses collègues ne se retournent vers les profs de technologie ! C’était dramatique, vraiment, une preuve éclatante de l’échec en grand de ce machin, le B2i, de l’échec de l’intégration des Tice dans les disciplines, toutes les disciplines, car on pensait alors que les technologies changeraient tout, de l’échec de l’accompagnement des corps d’inspection, incapables d’un discours éclairé et raisonné sur les enjeux.

Aujourd’hui encore — j’en fus le témoin tout récemment —, il n’est pas possible d’évoquer l’engagement numérique en lycée sans que tout le monde se tourne vers le prof qu’on a chargé de l’enseignement facultatif d’informatique et de création numérique ! Lequel se demande bien pourquoi, par ailleurs. C’est une catastrophe, et je pèse mes mots.

Passe encore qu’on ne comprenne pas, ou qu’on oublie parce que c’est commode parfois, dans les écoles ou établissements scolaires, quels sont les enjeux du numérique pour ce qui concerne la transmission des connaissances et des savoirs, aujourd’hui bouleversée, dans toutes les disciplines, pour les apprentissages transversaux, ceux qui permettent d’acquérir autonomie et responsabilité, pour l’éducation aux médias et à l’information, pour devenir citoyen de ce monde, pas celui d’hier… Oui, passe encore, car j’accorderai toujours toutes les excuses du monde à des enseignants sous pression et mal formés et informés qui peuvent légitimement se tromper.

Mais je n’ai pas l’intention de passer à une ministre (ou à ses conseillers) l’ineptie affichée ci-dessus.

Prenons les choses dans l’ordre.

Il n’y a strictement aucune raison d’avancer que l’introduction d’éléments d’informatique dans les programmes de technologie et d’algorithmique dans les programmes de mathématiques constitue une avancée pour l’école numérique. Ce n’est rien d’autre que la mise à jour de programmes disciplinaires avec l’état des sciences et des technologies. Aucune impulsion. C’est juste normal.

Il n’y a pas non plus lieu de se réjouir de la mise en place d’un enseignement en classe de seconde, facultatif en l’occurrence, dit d’informatique et de création numérique. Là encore, c’est son absence qui aurait étonné. On peut s’étonner tout de même que l’informatique se soit octroyée le droit d’être la seule discipline à proposer des activités de création numérique. Car les informaticiens ne mettent derrière cet adjectif qu’un antonyme à « analogique » et, histoire de confisquer un peu plus la chose et les moyens qui vont avec, lui dénient tout autre sens. C’est ainsi qu’est niée dans les faits la dimension paradigmatique du fait social et culturel que constitue « le numérique ».

Le numérique appartient à tous. Et l’acception souvent ridiculement étroite du fait numérique passe si bien dans les esprits que les autres enseignants le croient réservé aux scientifiques et aux techniciens.

Soyons clair, le numérique concerne toutes les disciplines. Toutes. Elles sont toutes impliquées et toutes sont en droit d’intégrer dans leurs programmes la fameuse « création numérique » que se sont appropriée les informaticiens.

Et prétendre que « L’école change avec le numérique » — notez le substantif —, comme le proclame le superbe slogan de ce chantier, parce qu’elle ouvre la porte à la science informatique, est au mieux une présentation étroitissime et ridicule des enjeux, au pire fait la preuve, par une entourloupe sémantique particulièrement adroite, en faisant croire qu’informatique et numérique, c’est pareil, que certains lobbys sont à l’œuvre. Pas de quoi se vanter.

Je vous le dis tout net : ça sent le naufrage. 

Et même si c’est partiellement faux, j’aurais préféré qu’on argumente sur la réussite du plan numérique au fait que tous les programmes de toutes les disciplines ont pris en charge cette dimension, comme sur le fait que la formation des professeurs, l’initiale d’abord, est aussi concernée et a changé pour mieux appréhender les profondes modifications de la manière dont se transmettent et se construisent aujourd’hui les savoirs. L’enjeu est là, nulle part ailleurs.

L’aurait-on oublié ?

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit image : Wikimédia

Pour citer cet article : Michel Guillou, « École numérique : naufrage à l’horizon… » in Culture numérique, 3 mars 2017, https://www.culture-numerique.fr/?p=5875, consulté le 23 juin 2017
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3 commentaires sur “École numérique : naufrage à l’horizon…
  1. Cteurtrie@gmail.com' 2ls4school dit :

    Les téléphones interdits dans les établissements scolaires ?? Alors que chaque adolescent possède désormais un ordinateur de haut vol dans sa poche , on fait acheter aux lycéens des calculatrices d’une centaine d’euros car elles ont un mode ‘examen’ qui empêche l’échange de données… Incroyable ! Mais servons-nous une bonne fois pour toute de ces ordinateurs miniatures qui sont là par essence pour simplifier la vie de l’homme et non pour la compliquer. Ils n’ont pas comme seule faculté de divertir..et heureusement vu leur prix.
    En intégrant les téléphones portables au travail scolaire , on complexifiera probablement les sujets d’examen et on fera honneur à ce petit objet qui ne demande qu’une chose : calculer.

  2. aed.morel@free.fr' Alain MOREL dit :

    Bonjour Michel,

    tu vois, c’est drôle, mais au moment où j’ai lu cette ineptie dans le programme du candidat auquel tu fais référence, j’ai pensé, dans l’ordre :

    – si on en est à interdire ce qui l’est déjà, en vain d’ailleurs (est-ce appliqué ?) et dans l’ignorance la plus complète de la réalité quotidienne, c’est qu’on ne sait plus comment flatter la bêtise… est-ce possible ?
    – immédiatement après : voilà qui va encore hérisser le poil de l’ami Michel… Venu ici pour lire ta prose, toujours d’actualité, mais aussi je l’avoue pour vérifier que tu n’étais pas en sommeil, me voilà rassuré ! ;-)

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