École numérique : obscurantismes à tous les étages !

Peur

On va encore me trouver grognon ! La collision est inévitable, cela va de soi, car, à perdre la raison, l’école va droit dans le mur, c’est une certitude.

Il y avait pourtant tout lieu d’être optimiste, de retour de Bordeaux-Cenon. En effet, se sont déroulées là-bas, à l’initiative de l’an@e, deux journées magnifiques à l’occasion de la troisième édition des Boussoles du numérique, pleines d’échanges d’une très grande richesse. Bon, c’est vrai, il y a bien eu deux ou trois prises de parole, heureusement fort courtes, prononcées par des élus ou des hauts fonctionnaires qui ont laissé l’auditoire pantois en lui rappelant la dure réalité de l’inculture générale des élites…

Mais ceux qui, il y a quelques années encore — je pense en particulier à Philippe Meirieu mais il n’est pas seul —, n’avaient pas exprimé jusque là, à l’égard du numérique, un avis enthousiaste ni même seulement bienveillant, ont tenu à cette occasion un tout autre discours. Ceux-là ont aujourd’hui tous compris que le numérique était omniprésent et qu’il convenait non seulement de faire avec, ce qui, après tout, est la moindre des choses, mais encore d’en faire un levier puissant pour changer l’école et la pédagogie.

Le premier obscurantisme dit du traditionnalisme nostalgique

Très curieusement, ceux qui, de l’autre côté de l’Atlantique, au Québec, se préoccupent du chantier de l’école numérique, continuent à le porter sous le seul angle visible de l’introduction des technologies de l’information et de la communication, dites TIC, dans l’école. C’est d’autant plus dommage qu’au-delà ce ce discours de façade, il se manifeste là-bas une réflexion très riche sur les enjeux du numérique à l’école. Mais quand certains se prétendent technophiles et technopédagogues (!), il ne faut pas s’étonner que s’affichent par contradiction de tristes discours technophobes.

C’est Jacques Cool qui a attiré mon attention sur ce pauvre billet. Dans Le Devoir, un certain Réjean Bergeron, professeur de philosophie de son état, y distille un discours convenu mais néanmoins averti sur le numérique à l’école. Très lucide, il observe que, à propos de l’enseignant, « le temps [est terminé] où celui-ci pouvait se présenter comme le “maître” dans le sens noble du terme, c’est-à-dire comme celui qui tirait son autorité et sa valeur du savoir qu’il maîtrisait ». Il ajoute qu’« on exigera de l’enseignant qu’il descende de son piédestal » et « qu’il vienne se placer à côté de l’élève ».

Bien entendu, son propos est plein d’une terrible amertume. Pour lui, le numérique « servira à casser, à mettre au pas et à dénaturer le rôle fondamental de l’enseignant ». Il rejoint en cela un autre philosophe qui manifestait une grande panique à l’idée que les élèves vérifient ce que disent leurs professeurs (1). Ces deux nostalgiques de l’école du début du dernier siècle du millénaire précédent ont aussi en commun de haïr les outils numériques, dont les tablettes, au nom bien sûr de leur technophobie viscérale qui n’est que la face visible d’un obscurantisme nostalgique, susceptibles de mettre à mal la haute figure du maître.

On peut essayer d’en rire.

Le deuxième obscurantisme dit du triomphe de la communication politique

Je vous en disais deux mots récemment : les professeurs de collège vont être formés au numérique cette année, à raison de 3 jours qui seraient consacrés à cela. S’agira-t-il d’une formation sur le temps de travail ou pendant les vacances scolaires, comme celle qui s’annonce pour la réforme du collège ? Nul ne le sait. En revanche, on sait — c’est Digischool qui nous l’apprend — quelle somme globale sera attribuée à cette formation : le ministère de l’Éducation nationale a obtenu 24 millions d’euros après arbitrage de Matignon.

Bien des questions restent en suspens. Qui seront les formateurs ? D’où viennent-ils ? Quels sont leurs réseaux ? Plus sérieusement, qui sont-ils ? S’il existe de ci, de là, dans certaines académies, des formateurs compétents et déjà formés, bien d’autres sont sinistrées faute d’avoir pu mettre en œuvre quelque formation que ce soit les années précédentes. Et qui va former les cadres administratifs et pédagogiques ?

Et pour quels contenus de formation ? On pouvait légitimement attendre une acculturation numérique globale, qui ferait une large place à une perception éclairée des enjeux éducatifs, pédagogiques, citoyens, économiques du numérique, ouvrant la voie à une translittératie, permettant l’intégration sereine et patiente du numérique dans les enseignements disciplinaires… On pouvait l’attendre, oui.

Mais on ne l’aura pas. Même si la ministre, dans une interview à 20minutes, ne dit rien des contenus de ces formations, elle fixe des priorités :

« La journaliste : Le coding (sic !) sera enseigné aux collégiens en 2016, mais les professeurs seront-ils suffisamment formés en amont ?
La ministre : Oui, car les 177.000 (sic encore pour le point médian !) enseignants du collège bénéficieront de trois jours de formation sur le numérique au cours de l’année 2015-2016. »

Ci-dessus, une réaction parmi d’autres sur Twitter. En toute honnêteté, je ne sais quels mots utiliser pour dire mon indignation ! Au minimum, les bras m’en tombent. Au-delà de l’inanité ahurissante de la question, on ne comprend pas ce que l’apprentissage du code a à voir avec le numérique.

Il faut être sérieux, dans l’enseignement obligatoire, apprendre à coder ne sert à rien.

Je dirais la même chose du macramé. C’est marrant le mercredi après-midi dans des activités périscolaires. Pas plus.

Bien sûr, il peut être utile d’apprendre les bases de l’algorithmique en mathématiques. Il peut être utile encore d’apprendre quelques rudiments de programmation au service du projet pédagogique, quelle que soit la discipline. Il peut certes enfin être utile d’apprendre que les informations numériques sont écrites dans des langages dont il paraît pertinent de savoir qu’ils existent et qu’on peut s’essayer à les lire et les décoder.

Il est surtout plus utile et urgent, comme je le proposais (3) d’inscrire « publier » dans les compétences du socle, ce qui, à coup sûr, inscrirait plus durablement chaque jeune citoyen dans son époque en lui permettant d’exercer une liberté fondamentale et de confronter son opinion à celle des autres.

Après, l’apprentissage du code, cela peut être aussi de la formation professionnelle, dont on se demande par ailleurs en quoi elle ne concerne que l’éducation nationale !

Je passe sur le vide intersidéral des questions de la journaliste de 20minutes dont certaines sont à l’évidence soufflées par les lobbyistes de l’informatique. Je note néanmoins que, 18 ans après Ségolène Royal, alors ministre déléguée à l’Enseignement scolaire, qui déclarait, en 1997, « que la création d’une discipline spécifique pourrait même avoir un effet contraire au but visé en déssaisissant les autres disciplines de la prise en compte de ces enjeux » (2), ce qui est le bon sens même, notre ministre d’aujourd’hui répond, à la question de la création d’un nouveau corps de professeurs d’informatique — c’est la proposition n° 1 d’un CNNum… comment dire ? visionnaire — :

« Cela reviendrait à créer une discipline à part entière. Or, le numérique traverse toutes les disciplines et nous voulons que tous les enseignants puissent l’utiliser dans leurs cours. »

Que de temps perdu ! Mais c’est fort bien, j’en prends note et suis rassuré. Alors quelle mouche pique, à propos du numérique, notre ministre de répondre absolument n’importe quoi, en contradiction avec ce qui précède ?

Le numérique au lycée ? Il y aura un enseignement d’exploration sur l’informatique et les sciences du numérique… Quel rapport ? En quoi les autres enseignements d’exploration, pour ne parler que de ceux-là, ne sont-ils pas concernés ? En quoi, par exemple, les enseignements « Création et culture design » ou « Littérature et société » ne sont-ils pas fortement touchés par le numérique ?

Le numérique au collège ? Au brevet, à propos de la « programmation », elle répond : « Il s’agira d’un exercice d’algorithmique, qui n’aura pas forcément lieu sur ordinateur, car l’on peut très bien coder sur papier. » Quel embrouillamini sémantique, au-delà de toute raison : quel rapport entre « programmation », « algorithmique » et « coder » ? À propos de l’équipement des collèges et de l’engagement des collectivités, elle rappelle le dispositif des « collèges connectés » — nouvelle confusion : les autres ne le sont-ils pas ou plus ? — et ses objectifs ambitieux :

« À la rentrée 2016, 40 % des collèges seront connectés, en 2017, ce sera le cas de 70 % et en 2018, 100 % le seront. »

J’ai du mal à comprendre ces chiffres. Le président de la République annonçait, le 7 mai dernier (4), que ce dispositif concernait 209 collèges, soit 1 sur 30. Même si, comme il le laissait entendre, ce chiffre était porté à 500 collèges pour 2016, cela ne fera que 500 sur 7 100 soit 7 %, très loin des 40 % annoncés. Quand on sait par ailleurs que nombreux sont les Conseils départementaux, dont les fonds sont très fortement sollicités, à traîner la patte pour accompagner ce dispositif, on peut être certain que ces chiffres sont pure fantaisie ! Pourquoi en faire l’annonce ?

Par ailleurs, il ne suffit pas qu’un collège soit bien équipé et connecté, voire même bien dirigé, soutenu et accompagné, pour que la transformation numérique opère. Je veux citer ici un commentaire à cette même annonce lu sur un réseau social :

« Comme s’il suffisait d’avoir l’électricité pour être au courant… On n’a jamais vu un fil d’araignée être efficace en pendouillant sans être mis en réseau par une intelligence constructive. »

Le numérique au premier degré ? À la question de savoir pourquoi seulement 20 % des professeurs des écoles utilisent un manuel numérique, Najat Vallaud-Belkacem répond que ça ira mieux « quand toutes les écoles primaires seront équipées d’un tableau interactif » ! Au-delà du fait qu’il conviendrait, pour que l’école numérique aille mieux, que ce soit chaque classe qui soit équipée d’un ou de plusieurs tableaux interactifs, j’ai encore du mal à comprendre le rapport entre les deux : fort heureusement, on peut se servir d’un manuel numérique sans aucun tableau pour le montrer. Enfin, si on veut faire avancer les choses sur ce plan, il conviendrait peut-être d’exiger des éditeurs des ressources interopérables de qualité, d’une part, de former massivement, en formation initiale et continue, les professeurs des écoles d’autre part.

Bon sang, comment est-ce possible qu’une ministre de ce niveau fournisse des réponses d’une telle trivialité ? Qui sont les conseillers et les communicants qui lui écrivent ces discours aux tonalités obscurantistes, eux aussi ? Comment est-ce possible que sa parole véhicule un tel flou qui confond numérique et informatique, usages et pratiques professionnelles, code et programmation, numérique et outils numériques, etc. ?


Je souhaite revenir sur les contenus de la formation qui sera proposée à tous les enseignants du collège et dont nous savons qu’apprendre à enseigner le code sera un des pans ! Un deuxième objectif semblerait lui être assigné, si on lit bien entre les lignes : il faudra apprendre aux élèves à bien se comporter sur les réseaux sociaux !

Bien

Est-ce bien là la seule leçon qui soit tirée de 15 ans d’incapacité de l’école à prendre en compte les pratiques numériques des jeunes, comme à décrypter les conséquences en classe de certains événements de janvier dernier ? Est-ce là ce qu’on nous annonce pour une éducation aux médias et à l’information rénovée ? Sérieusement ? Voilà qui devrait particulièrement navrer les collègues du Clemi et les professeurs documentalistes…

Et quelles formes, quelles modalités pour cette formation ? Là encore, chacun se débrouille dans son académie. Et qu’on ne me dise pas qu’il y a ce qu’il faut sur les plateformes de formation en ligne, à commencer par le misérable M@gistère auquel on m’a d’ailleurs coupé l’accès.

Si, d’une manière générale, l’argent manque à la construction de l’école numérique, on se demande si ce ne sont pas le bon sens et la raison qui vont finir par manquer le plus…

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : La Peur via photopin (licence)

  1. Oui, bien sûr, les élèves vont vérifier ce que disent leurs professeurs ! https://www.culture-numerique.fr/?p=2250
  2. Ch. informaticiens pour l’école. Peu sérieux s’abstenir. https://www.culture-numerique.fr/?p=2358
  3. Socle : tous les élèves doivent savoir publier https://www.culture-numerique.fr/?p=843
  4. Changer l’école avec le numérique : d’une belle tautologie aux ellipses https://www.culture-numerique.fr/?p=3109
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5 commentaires sur “École numérique : obscurantismes à tous les étages !
  1. Patrick dit :

    Merci de nouveau de soulever ces points de contradiction …

    Le code, on le sentait arriver depuis l’année dernière. Voilà, c’est fait. C’est lui qui va balayer d’un seul coup tout ce qui peinait à se mettre en place depuis des années.

    Et pour quel intérêt ? Faire des lignes de code toute la journée … C’est passionnant, n’est-ce pas ? Mais avec quel équipement ? Aïe, le bât blesse … ? Et les DANE, que vont-ils en penser ? Eux qui se s’opposent toujours farouchement sur des subtilités de cloud (voir Dropbox) alors que dans le même temps, on observe la montée en puissance des twittdictées sur un réseau immensément ouvert ?!

    Vous avez raison Michel de vous interroger sur le mode opératoire de ces formations. Ceux qui seront désignés ? ESPE, ISFEC, CANOPE …. Les mêmes silos traditionnels qui regardent de haut les formateurs qui ne font pas partie du sérail et qui vous clament tout fort : “Non, nous n’avons pas une approche outils, nous souhaitons avant tout développer une culture numérique.” Ah, le mot est lancé. Culture numérique, c’est vaste ça et ça englobe quoi au juste ?

    Mais faut-il s’étonner de cet décalage quand le monde universitaire français semble être à la traîne sur ces questions d’innovation pédagogique ? Pour les MOOCs, aucun problème, il y a pléthore de doctorants qui se penchent sur la question … Mais qu’en est-il des autres approches ? les technologies mobiles, les pédagogies différenciées et inversées, l’apprentissage coopératif … ?

  2. Cher Michel

    Nos proximités de réflexion m’amènent à cette petite remarque qui nous amènera probablement à échanger ensemble en décembre à Lyon : au delà de ce galimatias informatico-numérique qui fait le lit des discours convenus, il y a une transformation sociale, et Philippe Meirieu en prend de plus en plus conscience, qui, de mon point de vue, ne peut être prise en compte dans l’école, telle qu’elle est, et plus encore dans cette école qui, à l’instar de ce qu’écrit même Salman Kahn (dont je me méfiais pourtant), est celle d’un modèle de “transmission” aujourd’hui révolu, mais qui résiste bien, avec la complicité de (presque) tous.
    Amitiés

  3. Je crois que le débat n’est pas sur ce qui est, mais sur ce qu pourrait être dans l’avenir. En d’autres termes quelle vision d’avenir impulser… aussi utopique soit-elle.
    Qu’en penses-tu ?

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Bon, après quelques modifications du code, la une semble reprendre forme humaine :)

Donc, la bière est pour moi. Tant pis !

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