Éduquer aux médias, certes, mais aux seuls médias validés par l’institution

Kiosque

On en apprend de bonnes au fil des lectures que me propose mon microcosme préféré. Tous ceux qui, comme moi, ont porté à bouts de bras la Semaine de la presse à l’école, qu’on appelle depuis quelques années Semaine de la presse et des médias à l’école, l’événement annuel censé célébrer le travail de toute une année d’éducation aux médias, se retrouvaient autour de certaines valeurs, de certains principes qu’on croyait essentiels et intangibles.

Pour s’en convaincre, il suffit de relire le bulletin officiel qui annonce l’événement pour cette année #spme2016 qui se déroule en ce moment même dans les écoles et établissements et a à nouveau pour thème « La liberté d’expression, ça s’apprend » :

« L’éducation des élèves aux médias et à l’information s’impose comme un enseignement au pluralisme, à la liberté d’opinion, à la liberté d’expression et au respect du débat démocratique dans une République laïque. C’est un enjeu de citoyenneté majeur pour apprendre le vivre ensemble. »

C’est clair, net, incisif, très adapté à la triste actualité d’aujourd’hui et de ces derniers mois. C’est un florilège de valeurs. Je m’y retrouve, pour ma part. Concernant, par exemple, la liberté d’expression, je n’ai eu de cesse de répéter qu’il s’agissait, aujourd’hui plus que jamais, d’une action prioritaire (1, 2, 3), même si certains, en sous-main, s’acharnent à en limiter l’exercice.

Le Clemi soi-même, cette vénérable institution, est défini ainsi dans le même bulletin officiel :

« [Il] a pour mission de promouvoir, notamment par des actions de formation, l’utilisation pluraliste des moyens d’information dans l’enseignement afin de favoriser une meilleure compréhension par les élèves du monde qui les entoure tout en développant leur sens critique. »

Le pluralisme, valeur fondamentale d’une éducation aux médias et à l’information

Quoi de plus riche, quand on travaille sur l’actualité, que de comparer comment tous les organes de presse s’en emparent, quel angle choisissent-ils pour la traiter… ? Toute la presse, tous les médias, sur tous les supports. Si un média est autorisé à publier, si sa diffusion n’est pas restreinte aux adultes, il a sa place en classe, à l’école, dès qu’il s’agit de travailler sur l’actualité et l’information. On ne peut décemment « décrypter » ou déchiffrer les médias que si l’on peut mettre le traitement de l’actualité en perspective et les comparer, dans toute leur diversité et la multitude de leurs approches.

La Mouette bâillonnéeC’est ça, le pluralisme, c’est donner la possibilité d’accéder à ce qui n’est pas, chez soi, sur la table du salon ou dans la salle d’attente du dentiste, ou même parmi les abonnements du centre de documentation et d’information, de Jeune et Jolie au Nouveau Détective, de Médiapart au Figaro, de Point de vue à France-Football, du Chasseur français à Valeurs actuelles, de RTL au Télégramme, de Télé Z à France 4 et aux nouvelles chaînes sur Youtube… Sans tri préalable, parce qu’il n’y a pas de « bonne » ou de « mauvaise » presse, parce qu’il n’y a pas de médias élus, parce que la liberté de la presse ne se négocie pas — c’est l’occasion de rendre hommage, voir ci-contre, au jeune journaliste qui a, après Charlie, tenu bon face aux menaces.

Et puis est arrivé le portail gouvernemental officiel d’accès à la presse…

Ça s’appelle Lirelactu.fr et ça vient de sortir.

LireLactuL’ouverture n’est prévue qu’au printemps pour des débuts officiels à la rentrée 2016 mais, déjà, la presse ne bruisse que de ça ! La dernière chance pour faire lire la presse aux adolescents, s’interrogent les journalistes ? Notre ministre de l’Éducation nationale s’enflamme :

« Aujourd’hui, les élèves s’informent beaucoup via internet, mais souvent sans prêter attention à la source des informations qu’ils y trouvent. J’ai donc souhaité leur donner accès, par le biais du numérique, à des titres de presse qu’ils n’ont pas l’habitude de lire pour qu’ils en perçoivent la qualité et la diversité. »

Et d’ajouter, dans le même mouvement :

« [Ce kiosque] va ainsi contribuer à apprendre aux élèves à distinguer, d’une part, ce qui relève de contenus écrits par des journalistes professionnels et, d’autre part, ce qui relève moins de l’information que de l’opinion, parfois outrancière voire mensongère, qui est relayée sur les réseaux sociaux. »

Je vous avoue que les bras m’en tombent. Ces deux phrases véhiculent des clichés convenus qui témoignent d’une profonde méconnaissance des pratiques médiatiques des jeunes et de la manière dont ils accèdent à l’information et la partagent. Caractériser et généraliser ainsi ces pratiques n’est pas très sérieux et il n’y a pas un mot ci-dessus qui ne puisse être contredit par les faits ou pour le moins questionné. Ces prolégomènes sont, comment dire ? complètement déconnectés de la réalité. On les dirait soufflés par les responsables de la presse écrite d’information générale partenaires du projet, dont le puissant syndicat de la presse quotidienne nationale.

Le tampon institutionnel sur une presse qualifiée

Par ailleurs, on se demande quelle mouche a piqué la ministre et ses conseillers. Je passe sur cette insupportable mode des portails web — à quand un portail de portails ? — qui accentuent la centralisation du web et de l’Internet. C’est inutile, il y a bien longtemps que les jeunes, les élèves, ont appris à se servir d’un moteur de recherche, même si la méthode leur fait parfois défaut, et ils n’ont nul besoin d’être ainsi pris par la main. Mais comment oser, au moment où l’on travaille en classe et dans les centres de documentation et d’information sur les tous les médias, oui, tous, comment oser restreindre l’échantillon, je cite, à « une quinzaine de titres de la presse écrite quotidienne nationale et étrangère, sélectionnés par le ministère » ou, comme dit par ailleurs, à « une presse qualifiée ».

Qui sélectionne, qui valide, qui tamponne ? Qui ose faire ça ? Qui décide que Les Échos est une presse autorisée et qualifiée et que 20 Minutes ne l’est pas, non plus que les autres quotidiens gratuits, par exemple ? Qui a décidé qu’il n’était que de bonne information générale que sur le papier et que les journaux en ligne étaient exclus du panel ? Qui a décidé du choix des deux seuls journaux étrangers ? J’ai posé la question mais n’ai toujours pas reçu la réponse :

Même s’il est question d’ouvrir plus tard ce portail à la presse quotidienne régionale et aux hebdomadaires d’information générale, qui pouvait s’attendre à ça ? Qui pouvait croire que ne soit ainsi présentée aux collégiens et aux lycéens, dans un pays démocratique, qu’une presse sélectionnée, qualifiée, validée, tamponnée par l’institution ?

Il convient, a contrario, de travailler à la lecture et la compréhension critique et distanciée de l’information à laquelle accèdent vraiment les élèves, sur Facebook, Snapchat, Youtube ou ailleurs sur le web ou ses réseaux sociaux. De la même manière qu’il est vain de vouloir travailler à éduquer aux médias et à l’information en censurant massivement cette dernière (4) comme cela se pratique malheureusement sur les réseaux des établissements solaires, une information à laquelle accèdent pourtant les jeunes partout ailleurs qu’à l’école, il est tout aussi vain de vouloir « décrypter » ou déchiffrer quoi que ce soit dans le seul périmètre d’un échantillon restreint à une presse supposément qualifiée.

D’autres questions se posent qui témoignent d’autres incultures

À supposer, comme le prétend la ministre, qu’il s’agit de lutter contre la supposée désinformation véhiculée sur les réseaux sociaux, pourquoi cette opération est-elle limitée aux seuls collégiens et lycéens ? Les écoliers n’y ont pas droit ? Il y a bien longtemps qu’on sait qu’ils sont très nombreux, eux aussi, dès huit ou neuf ans, avec ou sans l’autorisation de leurs parents, présents dans ces espaces et sur le web où ils s’informent. Oui, oui, je vous assure…

« Les élèves et leurs enseignants pourront y accéder au sein de leurs collèges et lycées et lire les articles de la presse du jour en streaming sur ordinateur ou sur tablette. Ce service sera consultable en se connectant au wifi de l’établissement, sans possibilité de téléchargement ou d’impression pour les utilisateurs. »

Lire la presse écrite en « streaming » ? Les rédacteurs savent-il bien de quoi ils parlent ? Il ne s’agit ni d’un film ni d’une vidéo… Sur ordinateur ou tablette ? Et les « smartphones » des élèves ? Je comprends bien que les promoteurs de cette initiative veulent restreindre l’accès aux réseaux internes des établissements mais quelle est la finalité de tant de précautions ? Les jeunes ne sont évidemment pas habitués à de tels contenus numériques bardés de droits et surprotégés qu’il n’est même pas possible d’enregistrer ou d’imprimer — rassurez-vous ! les élèves savent déjà comment enregistrer ou imprimer un écran, pas de souci pour eux ! Tant de restrictions et de barrières techniques n’a pas le moindre sens. Qui peut imaginer, à supposer que les élèves se soient un moment intéressés à l’affaire, qu’ils puissent, lassés de tant de freins, investir davantage un tel espace ?

Qui peut imaginer qu’ils vont laisser tomber Snapchat pour aller lire Libération ?

Peut-être y seront-ils incités par leurs professeurs mais déjà, certains se posent des questions :

Dernière interrogation : pourquoi n’a-t-on pas ouvert un tel kiosque numérique il y a dix ou douze ans ? Quelque chose qu’on aurait pu ouvrir peu à peu à toute la presse, y compris à la presse scolaire. Aujourd’hui, ce projet frileux transpire le repli sur soi et la suffisance de ses journalistes promoteurs. Et puis c’est trop tard.

Bientôt s’ouvre un nouveau séminaire national de formation au numérique concernant les réseaux sociaux. La problématique est énoncée ainsi :

« Le développement des médias sociaux et l’usage des réseaux sociaux par les jeunes occupent une place importante dans leurs pratiques numériques quotidiennes, en classe et hors la classe. Il en va de même pour les équipes pédagogiques et éducatives. Ces pratiques ont de nombreuses répercussions dans la vie des établissements scolaires et des écoles. Si les aspects positifs sont indéniables, leur essor favorise la construction de compétences en termes de communication et de création, d’autres, résultant d’usages mal maîtrisés, interpellent la communauté éducative. »

Quelle cacophonie ! Qu’y a-t-il de commun entre notre kiosque numérique d’un autre âge censé promouvoir la parole des « vrais » journalistes contre l’information relayée sur les réseaux sociaux supposée être outrancière et mensongère et les bonnes et bienveillantes déclarations d’intention à l’égard de ces derniers et des pratiques des jeunes ? Où va-t-on ainsi ? Les chefs d’établissement se plaignaient récemment d’injonctions contradictoires mais on va finir par se demander, avec eux, qui définit vraiment la politique éducative de ce pays.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : via Pixabay en licence CC0

  1. Semaine de la presse : apprendre la liberté d’expression ou apprendre comment on s’acharne à la limiter ? https://www.culture-numerique.fr/?p=2864
  2. La liberté d’expression doit impérativement s’enseigner https://www.culture-numerique.fr/?p=2562
  3. Exercer sa liberté d’expression, ça doit s’apprendre aussi à l’école https://www.culture-numerique.fr/?p=1248
  4. L’éducation aux médias et à l’information est incompatible avec la censure généralisée du web https://www.culture-numerique.fr/?p=2591
Pour citer cet article : Michel Guillou, « Éduquer aux médias, certes, mais aux seuls médias validés par l’institution » in Culture numérique, 25 mars 2016, https://www.culture-numerique.fr/?p=4804, consulté le 21 octobre 2018
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2 commentaires sur “Éduquer aux médias, certes, mais aux seuls médias validés par l’institution
  1. gosse.antoine@wanadoo.fr' Antoine Gosse dit :

    Ce qui m’ennuie le plus dans ce portail c’est qu’il parait bien verrouillé et ne permettra que, semble-t-il, de feuilleter la presse, sans possibilité de travailler dessus à posteriori ou de consulter les archives. Impossible de comparer les unes, de faire un réel travail critique.
    Bref, la vision ministérielle de l’éducation aux médias est toujours la même :on est encore une fois dans la contemplation et non pas dans une éducation critique, comme on le voit trop souvent dans le travail mené par le CLEMI ou dans les actions proposées dans le cadre de la semaine de la presse.
    On apprend à consulter les médias, on n’apprend pas ou peu à les examiner et à les critiquer.

    • Oui, d’une manière générale, c’est vrai, même si nombreuses sont les classes qui apprennent à concevoir leurs propres médias, pendant la Semaine de la presse ou en dehors de cette dernière.

      Merci.

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