Et si chaque journée de classe commençait par 1 heure de revue de presse ?

Le succès des sites de vérification des faits d’actualité ou « fast-checking » ne se dément pas. Le Monde s’y est mis lui aussi avec sa rubrique dédiée « Les décodeurs » qui, jour après jour, tente de démêler le vrai du faux, « son » vrai de « son » faux, même si le décodage est plus aisé à faire quand il s’agit de données factuelles non contestables.

« Les décodeurs du Monde.fr vérifient déclarations, assertions et rumeurs en tous genres ; ils mettent l’information en forme et la remettent dans son contexte; ils répondent à vos questions. »

On pourrait s’interroger, à la lecture des derniers mots ci-dessus, sur la conception verticale et un peu désuète, il faut bien le dire, de la conception par « les décodeurs » de leur métier de journaliste qui sait et informe un lecteur qui ne sait pas et est informé, comme si, aujourd’hui, cela avait encore un sens. Mais là n’est pas mon propos. J’y reviendrai, promis !

On pourrait s’interroger aussi sur la mission que s’assignent ces décodeurs. Si je comprends l’idée de vérifier des déclarations ou des assertions, j’ai du mal à comprendre comment on peut « vérifier une rumeur ». Par définition, une rumeur, qualifiée, selon les dictionnaires de « nouvelle sans certitude qui se répand de bouche à oreille, bruit inquiétant qui court » ou encore d’« information diffusée dont la véracité est douteuse », ne peut se vérifier. En revanche, l’information qu’elle contient ne peut se vérifier, elle, que si la rumeur est fausse…

Bon, la « Charte des décodeurs » est un peu plus explicite, fort heureusement.

Le magnifique et déjà ancien site Hoaxbuster n’a pas cette prétention, lui, et fait une chasse presque exhaustive à tous les canulars qui circulent tant sur le web encore, comme s’il s’agissait d’informations, que dans les messageries.

Il en existe d’autres et la volonté du citoyen numérique de tenter d’y voir plus clair se renforce de jour en jour, notamment à propos des faits d’actualité les plus douloureux. Ainsi, certaines des phrases les plus tapées sur Google sont aujourd’hui « ce que l’on sait » et « ce que l’on ignore ». Comment ne pas s’en réjouir ?

Comment faire sans attention ni confiance ?

Cette dernière, la confiance, est ce qui manque le plus aux jeunes. Le Monde nous apprend récemment, ce qui n’était guère difficile à deviner pour qui s’intéresse un peu à elle, que « le pessimisme et la défiance de la jeunesse atteignent des records ». Cette défiance s’exerce à l’encontre de tous les corps constitués, la gent politique, la finance, l’école… et, bien sûr, les médias, à commencer par les plus traditionnels d’entre eux. La presse écrite, censée pouvoir éclairer et donner du sens à l’information, n’est généralement pas lue par les jeunes qui s’informent, avec leurs parents, un peu via la télévision ou la radio, et beaucoup, seuls ou sur les réseaux sociaux, sur Internet.

Pour quiconque a un peu fréquenté ces derniers, il n’est pas rare d’y trouver, même publié ou republié par des amis « de confiance », des informations pour le moins douteuses, non datées, non sourcées, conçues non pour informer mais pour faire le « buzz ».  Par ailleurs, si on veut éviter de se faire piéger à ce sujet, on n’a bien souvent d’autre choix que de mener l’enquête soi-même de manière, méthodique, patiente et approfondie, de faire ce nécessaire travail de journaliste professionnel qui consiste à vérifier l’information. Et, pour qui l’a vraiment fait, ce n’est pas toujours chose aisée. Et c’est long.

Google soi-même, nous apprend Zdnet,  s’aperçoit aujourd’hui, sans doute sous la pression de ses utilisateurs, qu’il doit modifier son algorithme pour éviter de présenter, dans les premières occurrences, des sites négationnistes, révisionnistes, spécialistes de la désinformation. Il y a du travail sur la planche. La question « L’Holocauste a-t-il eu lieu ? » posée à Google me présente aujourd’hui même en premier l’article de Wikipedia sur la Shoah, en deuxième l’article de Wikipedia sur la négation de la Shoah, puis, en troisième occurrence, le site d’un célèbre négationniste français !

Google va-t-il être sommé de dire la vérité ? Et si oui, quelle vérité ? Celle que nous donnons à nos choix ?

Nicolas Vanderbiest a bien montré, à propos notamment de l’attentat à Nice, comment se propageaient les rumeurs les plus folles qui prennent, en l’occurrence, la forme d’informations vraisemblables à défaut d’être vérifiées. Comment y résister, quand on a 14 ans et qu’on est seul, sur Twitter ou sur Facebook, à l’envie de croire et surtout de partager, ce qui représente alors un supplément de valorisation de soi, toujours bon à prendre ? Comment faire si on manque cruellement de l’attention nécessaire et de la disponibilité temporelle qui permettraient, l’une et l’autre, d’exercer son sens critique à l’encontre des théories négationnistes, des rumeurs, de la désinformation, de tous ceux qui théorisent le complot ou les complots permanents ? Comment faire quand on n’a plus personne autour de soi à qui l’on peut faire vraiment confiance ?

Comment faire quand la justice elle-même s’avère incapable de réguler en les sanctionnant comme il convient, les abus de la liberté d’expression en ligne ? Comment faire quand tout le monde semble se réjouir, à ce sujet, des initiatives prises par les entreprises de l’Internet pour changer leurs algorithmes et procéder à un tri des informations qu’elles nous présentent, selon des critères qu’elles ont elles-mêmes choisis ? Quand on sait que Facebook, par exemple, est devenu en quelques années la page d’accueil unique sur l’Internet et le point d’entrée à l’information (44 % des Américains s’informent sur Facebook, nous dit Pew Research !), il y a de quoi sérieusement s’inquiéter !

« Il est de manière générale dangereux pour la démocratie qu’un État ou qu’une grande entreprise privée se mette à décider, en dehors des cas prévus par la loi, de quelles informations peuvent être partagées »

Ce que nous dit là Guillaume Champeau sur RT est essentiel. En France, c’est le juge judiciaire qui décide de ce qui n’est pas conforme au droit en matière de publications… Comme il ne peut pas tout faire, ce sont les hébergeurs de contenus qui ont obligation de retirer sans tarder les contenus illicites qui leur auront été signalés selon les formes prévues par la loi, ce qui n’est pas sans poser de nombreux problèmes, car les abus, pourtant réprimés eux aussi par la loi, sont nombreux. Tout récemment, le Sénat s’est aussi penché sur la question de savoir si l’on ne devait pas nommer un défenseur des droits, à la CNIL, pour juger de la légalité des contenus.

Le danger est donc doublement grand de substituer, d’une part, des procédures administratives à l’autorité judiciaire, d’autre part d’attendre des opérateurs ou des plateformes qu’ils fassent le ménage eux-mêmes. Selon quels critères de morale ou selon quelle législation, concernant des entreprises étrangères qui n’ont d’autre intérêt que le profit ?

Enseigner l’actualité

Les jeunes, désarmés, sans attention disponible et sans confiance envers quiconque, sans culture ou méthode pour déjouer les pièges qui leur sont tendus, sont au premier rang du peloton des proies des manipulateurs, des prosélytes, des marchands, des influenceurs, des complotistes…

On n’en a encore rien vu, décrypte Méta-média :

« Le numérique transforme […] nos sociétés, à un rythme effréné et sans précédent. La vitesse actuelle des changements et leur complexité imposent une adaptation qui passe par l’innovation et la transformation organisationnelle des acteurs concernés »

Il est donc nécessaire à l’École de s’adapter et de prendre en charge ces contraintes nouvelles et hautement éducatives. 

D’abord doit-elle pendre conscience qu’elle ne peut continuer à s’en décharger en décrétant que ça concerne d’abord les parents, car c’est un discours très entendu en son sein.

Ensuite, sans doute, doit-elle prendre la mesure des priorités et de l’urgence, avant qu’on la mette en examen pour non-assistance à élèves en danger. Pourquoi alors ne pas commencer la journée par une heure de revue de presse ? Bien sûr, j’entends par « revue de presse » toute activité qui consiste à prendre connaissance de l’actualité disponible dans toutes sortes de médias, tous supports, tous formats, de manière neutre et pluraliste, sans se limiter à l’offre commerciale disponible.

Ensuite, et c’est là que ça devient compliqué, il faut croiser les regards sur l’actualité, mettre en perspective, retrouver et identifier les sources, s’approprier les codes, lire et comprendre l’iconographie… un travail collectif long et complexe, l’occasion de construire une ou des démarches d’investigation, d’exercer en permanence son sens critique, de commencer à dégager quelques parcelles, indicibles sans doute au début, de vérité. N’importe quel professeur de n’importe quelle discipline doit être capable, à condition d’exercer sa raison et de mobiliser des compétences usuelles, de mettre en œuvre ce travail, seul ou en partageant cette activité avec un collègue. Sans doute alors, les compétences toutes particulières du professeur documentaliste en matière d’éducation aux médias et de sciences de l’information peuvent-elles être mobilisées pour accompagner ce projet.

« La vraie vie, ce sont des gens qui ont des opinions diverses, qui débattent, et qui se mettent en garde les uns les autres » disait encore Guillaume Champeau. Car oui, il faudra débattre de l’actualité, confronter ses opinions, ses lectures et sans doute construire des repères communs et des valeurs à partager. Il y aura sans doute des matins où ce sera plus difficile que d’autres, des sujets plus compliqués à appréhender ensemble, des images ou des vidéos à regarder avec précaution… Sans doute aussi parfois le groupe sera-t-il gagné par l’émotion, par la tristesse ou par le rire… Comment faire autrement ?

Une telle revue de presse sera aussi l’occasion de lire, d’écrire, de co-construire, de compter, de déchiffrer des données économiques, démographiques, historiques, scientifiques… l’argument ultime pour ceux qui pensent que de telles activités ne seraient pas capables de mobiliser des compétences disciplinaires.

Voilà, il ne reste plus qu’à changer, de la maternelle à la terminale, les emplois du temps pour l’an prochain ! Le début de l’an 01 pour l’école ? On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste !

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Pixabay, Pixabay et Flickr

PS : Merci à ceux qui ont déjà mis en œuvre ce travail hautement profitable dans les classes médias.

Pour citer cet article : Michel Guillou, « Et si chaque journée de classe commençait par 1 heure de revue de presse ? » in Culture numérique, 22 décembre 2016, https://www.culture-numerique.fr/?p=5721, consulté le 30 mars 2017
Posted in Billets d'humeur, Ressources
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