Innovation et numérique : des questions inappropriées

Innovation

J’ai pris beaucoup de plaisir, l’an dernier, à assister en 2012, à l’Unesco, aux Journées de l’innovation. Cet événement, qui rassemblait des témoins prestigieux, fut aussi l’occasion, renouvelée cette année, de rassembler dans un même lieu tous ceux, moins connus, qui, en France, mettaient au cœur de leur action pédagogique, de manière plus discrète mais si efficace, la dimension si moderne et réjouissante de l’innovation.

C’est donc aussi l’occasion de rencontres, d’échanges, de partages, d’enrichissements mutuels. Et puis, disons-le tout net, je me réjouis tout particulièrement que cette dimension de l’innovation soit prise en charge de manière officielle et institutionnelle, en toute indépendance des pressions économiques.

C’est donc avec grand plaisir que je me rendrai, les 27 et 28 mars prochains, à la Maison de l’Unesco à Paris, aux prochaines Journées, si on veut bien de moi.

Tout au long de ces journées, sur le thème « Innover pour refonder » — curieux titre ! comment refonder sans innover ? comment faire l’un sans l’autre, l’un avant l’autre ? —, se succéderont conférences, tables rondes, ateliers. Naturellement, un des axes proposés à la réflexion de tous est celui du numérique sous la proposition suivante : « Faire entrer l’école dans l’ère du numérique : les usages numériques au service des apprentissages de tous les élèves et des personnels de l’éducation ».

Je vous avoue être pour le moins lassé des clichés véhiculés çà et là à propos du numérique mais il en est un qui me lasse plus que d’autres, c’est cette volonté de réduire la dimension paradigmatique et révolutionnaire du numérique à la seule dimension de ses usages. Cette question du sens à donner à « numérique » m’a souvent été posée par tous ceux qui, depuis vingt ans, ont été accoutumés à entendre parler d’informatique, de multimédia et de Tice. C’est vrai qu’il n’est pas simple de définir précisément une mutation si complexe et si globale, qui touche tous les pans de la société, de l’économique au citoyen, mais, en tout état de cause, le numérique éducatif ne peut se résumer au simple trépied habituel du matériel, des ressources et des usages. Le changement de modèle est si radical que l’empreinte du numérique dans l’école ne peut se comprendre à la seule observation, si gratifiante soit-elle, d’usages rénovés ou innovants. J’y reviens.

Et puis il y a cette sempiternelle question des apprentissages qui laisse accroire qu’il suffit de former les professeurs pour qu’ils puissent, d’un coup de baguette magique, s’épanouir dans l’innovation numérique. Terrible illusion, bien évidemment ! Être innovant, c’est résolument changer de posture ce qui n’est pas sans risque quand il s’agit de numérique, car ce dernier modifie profondément l’accès aux savoirs et les processus de transmission de ces derniers. Ce n’est donc pas donné à tout le monde, ça demande certes une solide formation initiale — on est loin du compte ! — mais aussi beaucoup d’humilité pour admettre qu’il sera impossible d’enseigner comme on l’a été soi-même.

Jetons un œil au programme proposé :

Programme

Il y a sans doute d’excellents choses à aller voir sur les ateliers où j’aurai plaisir à retrouver et saluer des têtes connues et amies. Il y aura sans doute à aller voir aussi de près ce qu’on peut faire de beau avec « La pédagogie inversée à l’école élémentaire » — quel joli titre ! pourquoi n’a-t-il pas été choisi à la place de ce vilain, racoleur et inadéquat « les tice, ça marche » ?

Il faudra aussi être attentif aux arguments développés sur la table ronde qui pose les bonnes questions : « Le numérique : des outils, des usages… et après ? ». Bon, on pourrait s’étonner, une fois de plus, de cette volonté de réduire sans cesse le numérique à la seule dimension de l’outil et de ce qu’on peut bien en faire, mais le « et après » est prometteur quoique anachronique. Il convient, en effet, d’aller davantage plus loin ou au-delà que de s’interroger sur l’« après ».

Mais comment comprendre l’incroyable question posée à deux experts : « Peut-on vraiment apprendre avec les Tice ? Comment ? ». Passons, une fois de plus, sur la facile synecdoque habituelle qui confond les techniques, les Tice, avec le paradigme du numérique. Mais comment, en 2013, oser poser cette question de la possibilité, de l’incertitude, de la peur, du doute permanent et bloquant ? « Peut-on vraiment apprendre avec le numérique ? », quelle pantalonnade ! J’espère que les deux experts en question ne vont pas répondre à la question dans son sens le plus strict faute de quoi on en sera revenu au niveau zéro de l’innovation !

L’innovation pédagogique doit se nourrir du doute, certes, du questionnement permanent, mais elle doit aussi s’éclairer de la confiance, être en empathie avec la société qui avance, avec ses jeunes qui la poussent, avec la modernité et le progrès. Et puis, surtout, elle ne peut plus traîner en route…

C’est à cette seule condition de comprendre que numérique rime avec innovation que la nécessaire refondation de l’école prendra tout son sens. Avec ce qu’elle implique de modifications en profondeur, des attitudes plus que des compétences, des interactions systémiques et organisationnelles, des modes de pilotage et d’impulsion, de la pédagogie enfin.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Thomas Hawk via photopin cc

Pour citer cet article : Michel Guillou, « Innovation et numérique : des questions inappropriées » in Culture numérique, 19 février 2013, https://www.culture-numerique.fr/?p=350, consulté le 11 décembre 2017
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