Sur Internet, personne ne sait que vous êtes un cadre

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Le dessin de presse ci-contre est sans doute un des plus connus. Paru en 1993 (déjà !) dans le New-Yorker, il voulait mettre en évidence (déjà !) l’anonymat supposé vécu ou ressenti par chaque internaute.

Presque vingt ans plus tard, le microcosme ne cesse de gloser sur l’anonymat ou sur l’identité numérique, comme si c’était le sujet du siècle. En matière d’éducation aux médias, par exemple, l’identité numérique est devenue le sujet central sinon unique de la réflexion de ceux qui veulent bien s’y coller ! C’est pourtant, à mon avis, plus un problème d’adulte qu’un sujet de préoccupation pour les jeunes dans leurs usages des réseaux et médias numériques. Pour s’en convaincre, relire cet article.

Mais tel n’est pas mon propos aujourd’hui.

« Sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien » disait Peter Steiner. De son côté, Pierre Frackowiak, qui sait de quoi il parle, dénonçait  récemment l’incapacité congénitale de l’encadrement à s’adapter au numérique :

« Prenons l’exemple de la gouvernance. Pyramidale, autoritaire, par tuyaux d’orgue pour la descente et parapluies à chaque étage pour la remontée. Scolaro-centrée. Il faudra bien mettre plus d’horizontalité, de confiance, d’espace et de temps pour la mobilisation de l’intelligence collective. »

Le défi du numérique est d’ores et déjà relevé par nombre de professeurs. C’est d’abord un moyen pour eux de rénover leurs pratiques et de résoudre les difficultés de ceux des élèves que leur enseignement traditionnel laissait sur le bord de la route. J’ai une foi indestructible dans la capacité des enseignants à bousculer les vieux schémas, à changer de posture et à innover avec le numérique.

En revanche, je suis beaucoup plus pessimiste sur la capacité des cadres à évoluer et à s’engager. J’ai déjà évoqué longuement les raisons qui motivent mon point de vue, dans cet article « École : la fracture numérique n’est pas là où on la croit… ».

Or, sur Internet, personne ne sait que vous êtes un cadre

De tous les effets induits par la surrection du numérique, le plus perturbateur et déstabilisant pour les cadres est, de loin, la multiplication de pratiques collaboratives horizontales, de pair à pair, entre les enseignants. Ces derniers ont pris la déplorable habitude de produire et d’échanger leurs propres ressources, de les partager et donc des les enrichir, de concevoir des projets collectifs innovants, d’y travailler encore et encore, voire de fabriquer des manuels numériques — voir l’initiative de Yann Houry — sans surtout demander d’autorisation ou de validation à personne ! Quelle outrecuidance !

Les cadres, de leur côté, rompus à des pratiques de gouvernance autoritaire, centrale, verticale et injonctive, se retrouvent alors fort désemparés. Leurs consignes, leurs injonctions, leurs circulaires, leurs rappels aux textes sont vécus comme autant de traumatismes bridant l’initiative, l’intelligence collective et l’innovation. J’ai plein d’anecdotes à raconter à ce sujet, la plus exemplaire étant peut-être celle de cette liste de diffusion de professeurs de mathématiques, échangeant tous de manière très active et collaborative sur la manière d’utiliser le tableau numérique dans leur discipline, liste dont l’activité s’est arrêtée illico dès que l’inspecteur pédagogique régional local, inscrit lui aussi sur la liste, a indiqué ès-qualités qu’il convenait de procéder différemment !

Quand les cadres pédagogiques comprendront-ils qu’ils ne sont plus en capacité, le tampon institutionnel à la main, de passer leur temps à valider ou invalider a priori les démarches, les séquences, les ressources, les progressions des enseignants ? J’avais proposé, dans cet article, qu’ils se transforment en de fins curateurs de leur discipline…

Personne ne sait que vous êtes un cadre tant que vous n’utilisez pas les méthodes traditionnelles de l’encadrement. Ces pratiques des inspecteurs, à peine autoritaires mais dont ils ont l’habitude parce qu’ils ont été formés à un pilotage déshumanisé, peuvent être tolérées lors d’échanges dans des rencontres « en vrai » mais sont, de fait, très mal tolérées voire, comme dans le cas précédent, définitivement rejetées dès qu’elles s’expriment dans les espaces virtuels.

Il leur faut donc changer de méthode. Ainsi, la très grande majorité des corps d’inspection n’ont pas du tout l’habitude des pratiques de travail coopératif ou collaboratif et n’ont donc pas acquis la pratique usuelle de la coordination, du conseil ou de l’impulsion, de la curation aussi. Le management des équipes de professeurs est au pire catastrophique, au mieux chaotique.

Les chefs d’établissement, eux, comme les cadres administratifs, n’y comprennent goutte, le plus souvent. Incapables de percevoir les enjeux du numérique éducatif, ils persistent dans une vision utilitariste et consumériste de l’informatique bureautique administrative, centrée sur des préoccupations scolaires et administratives, fort éloignées des préoccupations du terrain.

Le numérique les dépasse, eux aussi, les gêne parfois. Soumis aux pressions des collectivités locales qui ont des comptes à rendre aux parents électeurs, ils élaborent des projets numériques sans queue ni tête, inadéquats aux ambitions d’une pédagogie moderne et innovante. La gestion locale des matériels et logiciels, sous leur responsabilité, est, le plus souvent, un immense gâchis. On ne compte plus les matériels inutilisés stockés et oubliés dans d’improbables armoires, les machines jamais réparées, les câblages défectueux, les réseaux en panne faute de personnel pour les maintenir, les connexions à l’Internet anémiques, les quantités invraisemblables de ressources numériques achetées et qui ne servent absolument jamais (d’ailleurs, qui sait qu’elles sont disponibles ?). Ils mettent en place et font voter par leurs conseils d’administration, sous la pression, il est vrai, de leur tutelle comme parfois de certains professeurs, des règles iniques et anachroniques de gestion des terminaux numériques des élèves.

La place qui est donnée, autour de la vie scolaire, à l’amélioration des compétences civiques des élèves, à leur capacité à devenir plus autonomes et responsables, est, au contraire de ce qu’on pouvait attendre compte tenu des pratiques numériques massives des jeunes, réduite à la portion congrue.

Au lieu de valoriser et de responsabiliser, on censure, on interdit, on diabolise.

Personne ne sait donc, a priori, si vous êtes un cadre sur les réseaux numériques ou sur Internet, sauf à l’afficher. Vous l’avez compris, il y a donc deux manières de le faire : la première, traditionnelle, autoritaire, vaudra aux cadres d’être rejetés, peut-être même raillés, sans aucun doute ; la deuxième, toute en écoute, en impulsion, en accompagnement, en animation et en curation, vaudra aux cadres d’être reconnus. Ils ont le choix…

J’en connais ou reconnais quelques-uns, sur les réseaux sociaux, et je sais que ce sont des cadres, inspecteurs ou chefs d’établissement. Et pourtant, ils ne s’annoncent ou ne se présentent pas comme tels. Certains se sont mués même en animateurs de communauté éducative, des « community managers » comme on dit dans l’entreprise 2.0.

Comme quoi il faut rester optimiste. Ce sont les nouveaux pionniers, sans doute. Il en faut. En ont-ils conscience ?

Michel Guillou @michelguillou

Pour citer cet article : Michel Guillou, « Sur Internet, personne ne sait que vous êtes un cadre » in Culture numérique, 22 septembre 2012, https://www.culture-numerique.fr/?p=487, consulté le 18 novembre 2018
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