Leçon de morale n° 1 : je ne divulguerai jamais aucune information personnelle…

Cage

Qui n’a pas sa petite éducation aux médias ? Toutes les institutions s’y mettent. C’est le sujet du moment.

Le ministère de l’éducation soi-même, a priori la plus concernée d’entre elles sur le sujet, se décide enfin à annoncer — on n’en est pas encore aux actes, il ne faut pas rêver ! — ses intentions à ce sujet. Ces annonces viennent enfin après des années de disette pendant lesquelles le Clemi, pourtant officiellement missionné depuis trente ans sur ce chantier, a prêché dans le désert, faute de moyens et de visibilité. Je vous ai déjà parlé, dans ce billet où j’évoquais son goût amer à la sauce Lescure, des curieuses  connotations moralisatrices  que prenait l’éducation aux médias façon numérique dans les plans de Vincent Peillon.

Comme annoncé et souhaité par le rapport Lescure, la CNIL, qui n’est pas, je le rappelle, formellement missionnée pour ce faire par le législateur, s’empare elle aussi du sujet pour y distiller une étonnante morale à base de courbettes et d’allégeance au droit immémorial et intangible des auteurs et de curieuses considérations sur un droit à l’oubli dont pas grand monde ne veut, à commencer par les médias et les psychologues. Tout cela, cette nouvelle morale numérique dont la CNIL veut se faire le champion, transparaissait déjà dans les fiches anxiogènes pour les jeunes qu’elle avait rédigées.

Chacun avait pu aussi prendre connaissance de la coloration très méprisante choisie par la Mairie de Paris qui s’adresse aux jeunes. La caricature et l’anxiété constituent le fonds de commerce de ceux qui se piquent de faire de l’éducation aux médias sans avoir aucune compétence sur le sujet.

L’inénarrable Hadopi, qui va enfin disparaître bientôt, avait souhaité, elle aussi, porter la bonne parole d’une éducation numérique respectueuse du droit des auteurs auprès des collégiens. Gageons que le CSA, qui va reprendre ses missions — on ne rit pas ! — va lui aussi se saisir de ce dossier ! La rédaction de ce billet me donne l’occasion d’aller sur le site du CSA et d’y lire l’annonce de la naissance d’un site « Education et médias »… Si si ! Le CSA n’a même pas attendu la mort d’Hadopi pour s’y coller !

Et l’on parle encore pour bientôt d’une plateforme identique chez France TV ou encore au CNDP

Qui n’a pas sa petite éducation morale ?

Vous l’avez compris, derrière cet engouement subit pour ce que tous ces gens appellent « éducation aux médias », il y a une motivation commune et partagée, celle de proposer une nouvelle morale numérique normalisée aux jeunes, aux adolescents, à ces hordes boutonneuses sans foi ni loi. Car non contents de piétiner le droit inaliénable des auteurs et de spolier les distributeurs de films et de musique, à force de téléchargements et de partages pirates, ils s’exposent, vous le savez bien, tout le monde en parle, en fêtards déshabillés, prenant des risques inouïs avec leur future carrière professionnelle, au risque de rencontrer des terroristes, des francs-maçons ou des pédophiles…

Je caricature ? Non,bien sûr.

« J’utiliserai les ressources du web en respectant le droit d’auteur et la propriété intellectuelle. »
« Je serai responsable de toutes mes publications y compris lors de l’utilisation d’un pseudonyme. »
« Je réfléchirai avant de cliquer. »
« Je ne communiquerai ni mes opinions politiques, ni ma religion, ni mon numéro de téléphone. »
« J’utiliserai un pseudonyme et seuls mes amis et ma famille sauront qu’il s’agit de moi. »

Ci-dessus, un florilège des conseils donnés çà et là — dans le domaine éducatif, on parle de compétences attendues.

Informations personnelles et vie privée

La marchandisation des informations personnelles que nous mettons en ligne est infiniment regrettable. Il y a un fort consensus à ce sujet et il convient, quand on accompagne les jeunes dans leurs promenades virtuelles, de les mettre en garde contre tous ceux qui font commerce de nos identités, de nos choix, de nos préférences, de notre géolocalisation, de notre vie.

Je le répète, refuser cette marchandisation est consensuel. Le combat de ceux qui se consacrent à cette tâche est très respectable, même si certains semblent avoir une attitude plus molle à ce sujet.

Il n’empêche, il est bien difficile de protéger les individus contre eux-mêmes. L’argument avancé de manière générale, par la CNIL comme par la Quadrature du net, comme par beaucoup d’autres avec eux, est celui de la défense et de la préservation de la vie privée. La vie privée !

Je vais être très clair : parler de vie privée à des adolescents n’a pas le moindre sens !

Si je voulais faire un bon mot, je dirais que, pour eux, la vie privée est une vie privée… de tout.

Faut-il rappeler qu’être adolescent, c’est faire des expériences, c’est oser, c’est prendre des risques ? Faut-il rappeler qu’être adolescent, c’est d’abord prendre un soin et un temps considérables à donner de soi une image valorisante, une image physique bien sûr, mais aussi une image de son identité, de ce que l’on est et de ce qu’on représente, de ce que l’on fait et que tout cela ne peut pas se faire en ligne et sur les réseaux sociaux sans ouvrir en grand son intimité ? Faut-il rappeler qu’être adolescent, c’est appartenir à un ou des groupes dans lesquels, et c’est le corollaire de la proposition précédente, il est d’abord nécessaire d’être populaire, et qu’on ne peut être populaire si on ne dit pas ce qu’on pense sur tous les sujets, y compris la politique et la religion ? Faut-il rappeler qu’on n’est pas populaire non plus si on ne donne pas son numéro de téléphone pour échanger des centaines de textos par jour ou encore qu’on ne partage pas les photos qu’on a faites ou les vidéos et la musique qu’on a aimées ?

Faut-il rappeler qu’être adolescent, c’est justement, soigneusement et méthodiquement dévoiler, donc publier, des éléments de cette sphère intime dont nous, adultes, avons appris qu’on pouvait à la fois lui donner des limites et lui donner le nom de « vie privée » ?

Faut-il rappeler aussi que la plupart des études, à commencer par celles de Fréquence-Écoles, ont montré que, quoi que les adolescents confient aux autres dans ces mondes virtuels, ils le font le plus souvent en toute responsabilité et en pleine connaissance de cause ?

Alors bien sûr, oui, il y a parfois des erreurs, des excès, des outrances qui peuvent faire dommage aux autres, leurs pairs, les parents, leurs professeurs… Mais cela ne concerne, pour l’essentiel, que les plus jeunes qui n’ont jamais été accompagnés par quiconque, à la maison ou à l’école.

Accompagner ? Quel joli mot ! L’enjeu, c’est bien de tenir la main des jeunes internautes dans leur appropriation des mondes numériques, de bâtir avec eux les règles du jeu sous la forme d’une nétiquette renouvelée. L’enjeu, c’est aussi de comprendre avec eux les conséquences de la libération de données ou d’informations personnelles plutôt que de ressasser les vieilles antiennes d’une morale absconse ou d’utiliser des modèles, comme celui de la vie privée, vides de tout sens pour eux.

Car la pédagogie, ça consiste d’abord à s’adresser aux autres, aux jeunes en particulier, avec des mots qu’ils comprennent.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Saltatempo via photopin cc

Pour citer cet article : Michel Guillou, « Leçon de morale n° 1 : je ne divulguerai jamais aucune information personnelle… » in Culture numérique, 20 octobre 2013, https://www.culture-numerique.fr/?p=213, consulté le 12 décembre 2019
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