« Sortir de cette logique d’usage et engager les jeunes à être des acteurs d’Internet »

Foyer historique

Futur-en-Seine, vendredi 10 juin, au foyer historique de La Gaîté lyrique, on remettait, en présence de la ministre de l’Éducation nationale et de la présidente de la CNIL, les prix aux lauréats des trophées Educnum.

Vous ne le savez peut-être pas mais Educnum est un collectif d’acteurs divers, d’associations, de fondations, d’institutions… qui, à l’initiative de la CNIL, tentent de collaborer « pour porter et soutenir des actions visant à promouvoir une véritable culture citoyenne du numérique ». Pour ma part, j’étais présent ce jour-là pour représenter l’un de ces acteurs, l’An@e, qui édite Educavox et dont les valeurs sont évidemment très compatibles avec cette « véritable culture citoyenne du numérique » que la CNIL et Educnum tentent de promouvoir. Bon, ne rêvons pas, le collectif est très hétéroclite, très, et les lobbys que vous connaissez bien si vous me lisez, idéologiques, économiques… y sont présents, nombreux et solidaires. Peu importe pour eux, en fait, l’objectif commun de l’acquisition par tous, les jeunes les premiers, d’une culture numérique, globale, citoyenne et commune. Mais là n’est pas le sujet de ce billet.

Ces trophées sont une belle occasion de porter bien haut ces valeurs communes et de valoriser aussi ce projet collectif. La place de l’An@e-Educavox est alors naturelle et importante dans ce cadre. C’est bien là l’essentiel.

Mais j’aimerais vous dire un mot des prises de parole qui se sont succédé sur l’estrade du foyer historique en cette occasion. Avant de vous parler du propos initial de la ministre, je vous avoue avoir été pour le moins surpris, en décalage d’ailleurs avec la grande qualité des projets présentés, par la tonalité moralisatrice, condescendante et parfois donneuse de leçons des intervenants, les jeunes lauréats étudiants les premiers. Comme si ces adultes étaient eux-mêmes exempts des travers qu’ils sont censés dénoncer, comme s’ils savaient tous eux-mêmes parfaitement gérer leur intimité — je préférerai toujours cette bonne traduction de « privacy » à l’abscons « vie privée » utilisé en France…

Une très curieuse impression, donc. Je ne m’attendais pas à cela même si le fait que la présidente de l’UNAF dise que les parents ont peur de Snapchat m’a fait sourire sans vraiment me surprendre.

D’usager consommateur à acteur engagé du numérique et de l’Internet

La ministre de l’Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem est donc intervenue à l’ouverture de cette cérémonie. Après avoir dit le plaisir qu’elle avait d’être là, elle s’est interrogée sur les raisons qui poussaient les internautes à cliquer sur le bouton [Suppression de l’esprit critique] avant toute action ou recherche sur Internet. Au-delà de la caricature convenue, la ministre aurait aussi pu éviter la confusion classique entre le web et l’Internet. Pas grave.

Mais sa conclusion est d’un tout autre niveau. En effet, elle a fait l’observation particulièrement pertinente que tout contribuait aujourd’hui, sur Internet, à réduire les utilisateurs au triste rang d’usagers, le plus souvent consommateurs sans autre responsabilité. Elle a alors exhorté tous ceux qui travaillent à l’acculturation numérique des jeunes en particulier à tout mettre en œuvre pour changer cette logique délétère et à promouvoir et faciliter la production, la création, l’engagement des jeunes… à éduquer dans le sens de l’acquisition d’une démarche proactive.

Si vous me lisez, vous savez combien cela m’agrée et l’importance que j’accorde à la publication et aux enjeux pédagogiques et éducatifs de cette nouvelle compétence, pour moi indispensable à tout citoyen de la société numérique. Je ne peux donc que me réjouir d’une telle prise de position, si symbolique soit-elle.

Pourtant, j’ai comme un petit goût amer dans la bouche.

D’abord parce que l’engagement des jeunes, dans les associations, sur Internet ou ailleurs, est trop peu valorisé. Il y a bien, depuis 2015, un bulletin officiel qui énumère les mesures prises pour valoriser l’engagement des lycéens, notamment dans le cadre de la vie lycéenne, mais ces mesures restent réservées aux seuls plus grands des élèves et apparaissent, par ailleurs, encore beaucoup trop timides. C’est un euphémisme.

L’Université semble, tout récemment, vouloir prendre des mesures plus encourageantes dans ce sens en valorisant l’engagement associatif des étudiants. Aujourd’hui, il est enfin question de faire bientôt gagner des points aux examens à tous ceux qui s’engagent. Acceptons l’augure de ces notables progrès.

Mais l’amertume vient aussi du décalage entre ce brillant et prometteur discours et la politique ministérielle soi-même. Tout en effet est mis en œuvre pour glorifier les fameux usages pédagogiques du numérique, usages distants, déresponsabilisés, contraints et bardés de statistiques informelles, usages qui fabriquent des usagers, usages qui ne permettent pas de comprendre qu’il s’agit en fait de pratiques professionnelles. Enfin, ces usages se nourrissent de vieux réflexes « user-centric » dévoyés en contribuant de fait au renforcement du pouvoir des administrateurs, informatiques comme pédagogiques. Les hiérarchies adorent ça, conforter leur base dans la posture d’usager dépendant et surtout pas… engagé.

Autant le dire, on cherche vainement dans la stratégie numérique pilotée très haut et mise en œuvre par la ministre où se trouve la culture de l’engagement que cette dernière prône aujourd’hui pour les jeunes citoyens numériques comme pour l’action publique du ministère de l’éducation. Il n’y a d’engagement nulle part ou presque. L’engagement, comme l’innovation, fait trop peur en ce sens qu’il contribue à déstabiliser davantage un système éducatif sclérosé et trop peu capable de se réformer. Ceux qui s’engagent sont rares, on les fait rentrer dans le rang et ils laissent parfois y des plumes.

Mais je ne veux aujourd’hui que me réjouir. Si la ministre a pris ce soir, dans la berline qui la conduisait à La Gaîté lyrique, conscience de cette nécessaire évolution vers l’action et l’engagement résolu, c’est tant mieux. Il ne reste plus qu’à mettre en action, là aussi, ces excellentes résolutions.

Michel Guillou @michelguillou

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Pour citer cet article : Michel Guillou, « « Sortir de cette logique d’usage et engager les jeunes à être des acteurs d’Internet » » in Culture numérique, 13 juin 2016, https://www.culture-numerique.fr/?p=5019, consulté le 19 juillet 2019
Posted in Billets d'humeur
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2 commentaires sur “« Sortir de cette logique d’usage et engager les jeunes à être des acteurs d’Internet »
  1. Stéphane FONTAINE dit :

    Je partage tout à fait ton avis sur l’engagement des éducateurs dans le numérique. Souvent, on a droit à des exposés tout à fait théoriques par des experts de titre et pas de pratiques. Je crois qu’il faut les 2 mais que la théorie ne suffit pas à faire de l’éducation aux médias et à l’information.

    A quand des IA-IPR massivement sur Twitter ou des groupes de travail ouverts sur le web public ? je rêve… ou pas!!

    • Il en existe, fort heureusement. Mais entre ceux qui sont présents dans l’espace public et passent leur temps à s’auto-censurer et ceux qui n’y sont pas (pour différentes raisons, aussi peu valables les unes que les autres), on ne va pas bien loin…

      Merci Stéphane du commentaire, il va falloir que j’écrive un truc là-dessus bientôt…

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