Les nouveaux inquisiteurs des autodafés numériques

Smartphones

Bon, c’est vrai, il y a cette incroyable campagne de — mauvaise — presse dirigeant ses attaques contre la réforme du collège à coups d’arguments plus outranciers et lamentables les uns que les autres… relayant parfois les propos fielleux de la cohorte habituelle des réactionnaires dogmatiques qui ne peuvent imaginer qu’on touche quoi que ce soit à leur école, celle qui les a accueillis il y a… cinquante ans ! Vous savez, les tenants du « c’était mieux avant » !

Mais comment croyez-vous que je sois au courant de ces pantalonnades ? Par leurs auteurs, bien sûr, qui n’ont peur de rien, quoique je m’efforce d’éviter la lecture de certains médias. Mais ceux qui mettent le plus souvent en avant complaisamment ces délires et les partagent sur les réseaux sont ceux-là mêmes qui croient les combattre de cette manière, sans être bien souvent en capacité d’avancer quelque argument que ce soit en faveur de ladite réforme.

Je plains vraiment celui qui cherche ainsi à se construire une opinion à ce sujet.

Emmanuel Davidenkoff avançait récemment que le chantier du numérique à l’école pouvait peut-être tirer profit du fait qu’il ait été relégué à cette occasion au second plan médiatique ce qui, paradoxalement, lui donnait une meilleure chance d’aboutir.

Je n’y crois pas une seconde.

Tout simplement parce que le quarteron de ceux qui s’opposent avec tant de force à la réforme du collège sont exactement les mêmes que ceux qui s’opposent aux changements induits dans l’école avec le numérique. Cela saute aux yeux, ce sont les mêmes, vous dis-je, qui, apeurés et incapables d’exercer leur raison, s’auto-persuadent que demain sera responsable de la crise de la transmission, de la médiation, de l’inattention des élèves, de la disparition de l’écriture cursive, de la transversalité de certaines compétences et donc de l’explosion des disciplines, de la casse des chaires, estrades et autres piédestaux et de la perte de confiance dans la parole magistrale et de considération pour le noble métier d’enseignant. Idem hors de l’école pour la mise à mal des valeurs familiales, des piliers de la République, la montée des incivilités, sans compter la recrudescence des vols de sacs à main, la chute de l’euro, le réchauffement climatique et les maladies sexuellement transmissibles…

Mais qui sont ces gens transis de peur ? Quels sont leurs réseaux ? Prenez au hasard un sujet sensible comme celui de l’écriture cursive ou celui des manuels scolaires et lancez-le, à l’occasion, dans une soirée entre amis… Vous verrez les nuques se raidir, les yeux se révulser, les mains trembler… Ces gens-là, vos amis, que vous croyiez ouverts à une certaine forme de modernité et perméables au changement, dont vous savez qu’ils possèdent des liseuses et n’écrivent plus jamais à la main, ces gens-là vous diront tout de go que les pleins et les déliés, c’est trop beau, que ça donne le goût de l’effort aux enfants ou que les Gaffiot sentaient si bon… Pire, à l’instar de certains linguistes complaisamment invités sur de grands médias récemment, ils vous sortiront de derrière les fagots une étude non datée mais de premier choix — que dire contre une étude scientifique ? — qui vous assénera que non, justement, la ligature cursive entre le « m » et le « e » se construit dans telle zone du cortex cérébral qui est justement, c’est bien connu, le siège de l’intelligence, alors que, a contrario, la crétinerie guette l’apprenant scripteur s’il ne lie pas ces deux lettres… Sic.

On croyait déjà au pire

Les réactionnaires frileux et angoissés sont partout. Tenez, tout récemment, le ministère de l’Éducation nationale prend l’initiative, de distiller, sur son site, des conseils de préparation aux futurs bacheliers. On ne sait trop à l’initiative de qui, d’ailleurs… Bon, c’est un brin paternaliste et sexiste — ce sont les filles qu’on montre en train de papoter au téléphone, voir ci-dessous, alors que les garçons boivent du café et fument au lit — mais c’est techniquement bien fait. Je souhaite, en revanche, m’attarder sur la vision ahurissante qu’ont ces conseilleurs de ce que font vraiment les élèves avec leurs mobiles.

Rester à distance

Comment dire ? Il  faut vraiment méconnaître profondément les jeunes pour imaginer que les smartphones soient d’abord de vrais téléphones, pour téléphoner ce que font rarement les jeunes, ou même des causes de la perturbation du travail et, en l’occurrence, des révisions du bac. Il faut aussi projeter beaucoup d’anxiété sur ces objets pour ne pas savoir même ce qu’on peut faire avec…

Au-delà du fait généralement admis qu’ils sont le vecteur principal de la socialisation, donc de l’appartenance à un ou des groupes sociaux, qu’ils contribuent ainsi grandement à former une identité et une réputation au sein de ces groupes, ils sont aussi un des moyens d’échange et d’accès à la connaissance et aux savoirs du Monde, comme disait Michel Serres, ce qui, au moment du baccalauréat, peut s’avérer particulièrement utile. Il s’agit en l’occurrence d’accéder aux documents qui peuvent avoir été déposés par les professeurs sur l’Espace numérique de travail, à ceux que les camarades partagent eux-mêmes en ligne ou aux applications spécifiques — tapez « applications » et « baccalauréat » dans votre moteur de recherche favori pour vous faire une idée de l’offre pléthorique.

Bref, ces recommandations et conseils sont stupides et méprisants.

Mais le pire est à venir

Figurez-vous que la presse relaie l’information selon laquelle de jeunes garçons de sixième d’un collège parisien de bonne réputation auraient commis des attouchements sexuels sur des jeunes filles de leur classe. Ce n’est tout de même pas une grande nouveauté et cela est déjà arrivé et arrivera encore, malheureusement. On se dit juste que les élèves d’aujourd’hui commencent bien tôt et on met en œuvre, avec les parents, un travail éducatif de rappel aux convenances et à la loi. Peut-être même, pour les plus concernés d’entre eux, est-il possible de penser à des sanctions et à un accompagnement psychologique adéquat…

La presse s’empare de l’affaire et, profitant de sa présence en direct de sa bonne ville de Pau, BFM TV interroge à ce sujet François Bayrou, ex-ministre de l’Éducation nationale qui nous délivre sa réflexion. Écoutez, ça vaut son pesant de boudin béarnais…

Bon, il faudrait rappeler à cet ancien député que ses camarades sénateurs ont fait ajouter, pendant l’été 2010, un article au Code de l’éducation, l’article L511-5, qui interdit, de fait, toute utilisation d’un mobile dans les écoles et collèges. Peut-être aussi conviendrait-il ensuite d’expliquer à cet édile que les jeunes ne sont élèves qu’une petite partie de leur temps, que ce sont les parents qui ont offert à leurs bambins cet objet pour leur sécurité et qu’une bonne action éducative pour son utilisation raisonnée se fait d’abord en famille…

Enfin, puisque c’est là la question, quel est le rapport avec notre problème initial, celui d’attouchements sur des jeunes filles ? Parce que ces mobiles permettent d’accéder à des contenus peu adaptés à leur âge, ce qui semble être le cas ici aussi ? Sans doute cela existe-t-il et la famille doit-elle s’en préoccuper en construisant une relation de confiance et un dialogue pertinent à ce sujet avec ces jeunes… Mais les attouchements existaient malheureusement déjà au millénaire dernier et bien avant sans doute encore alors que l’Internet et son imagerie pornographique n’existaient pas encore !

Tout cela n’est pas très sérieux ni très responsable de la part d’un homme politique qui a souhaité accéder aux plus hautes responsabilités. De lui, comme de beaucoup d’autres, on attend simplement un peu de discernement, d’entendement, d’empathie avec son temps et les jeunes, de compréhension bienveillante, de raison enfin.

« La raison est généralement considérée comme une faculté propre de l’esprit humain dont la mise en œuvre lui permet de fixer des critères de vérité et d’erreur, de discerner le bien et le mal et aussi de mettre en œuvre des moyens en vue d’une fin donnée. »

Nos élites et nos dirigeants inquisiteurs sembleraient, promoteurs des nouveaux autodafés de ce millénaire à l’encontre des téléphones mobiles à qui ils attribuent des fonctions diaboliques, au moment où on réfléchit par ailleurs à leur mise en œuvre raisonnée, manquer du plus élémentaire de cette fameuse faculté propre à l’esprit humain, comme nous l’explique ci-dessus le tout aussi honni Wikipédia.

« La chose dont je suis certain, c’est que ce n’est pas avec la trouille qu’on invente, qu’on fait l’avenir et qu’on aide les enfants. »

Ainsi s’exprimait tout récemment Michel Serres, encore, à propos des mutations technologiques. Il me donne l’occasion de la conclusion car ce n’est pas non plus avec la trouille qu’on gouverne, qu’on décide et, surtout, qu’on éduque !

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : TaniaVdB sous licence CC0 Public Domain via Pixabay

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2 commentaires sur “Les nouveaux inquisiteurs des autodafés numériques
  1. Sans vouloir vous flatter, vous êtes formidable ! :-)
    Enfin quelqu’un qui analyse froidement (en tout cas sans trembler) ce qu’est vraiment le numérique : une culture !
    Est-ce parce que vous êtes naturaliste que vous êtes si lucide ?
    Merci en tout cas, je continuerai à vous lire.

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