L’éducation aux médias numériques, de l’abandon des jeunes à Big Brother…

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L’abandon, ce n’est pas moi qui en parle, ce sont nos sénateurs eux-mêmes dans un excellent rapport bien vite oublié. David Assouline et ses collègues signaient là en 2008 un document qui fait état de l’abandon dans lequel la société laisse sa jeunesse, confrontée aux médias numériques sans jamais avoir été accompagnée, ni par l’école, ni par les parents. Ce rapport avait l’immense mérite de présenter les médias numériques sous l’angle d’une opportunité à saisir, de proposer de cesser de se lamenter sur une supposée invasion et de convenir, a contrario, de s’attarder et de s’employer à :

« réfléchir dès maintenant aux meilleurs moyens d’encourager les pratiques numériques des jeunes en faisant en sorte qu’elles leur soient le plus profitable possible ».

C’est une chance pour la jeunesse car, continuaient les sénateurs, les bienfaits des médias numériques sont nombreux :

  • ils permettent la libération de la parole de ceux des jeunes qui ont des difficultés à s’exprimer et à s’intégrer dans la vie réelle ;
  • ils sont un facteur de socialisation ;
  • ils sont des catalyseurs de compétences nouvelles ;
  • ils renforcent les qualités de persévérance en rendant les jeunes actifs, habiles et exigeants ;
  • ils sont un vecteur culturel extraordinaire, les sites de partage montrant la vitalité de la création de la jeunesse française ;
  • ils ont enfin un intérêt pédagogique certain.

Le rapport évoquait ensuite, c’est naturel, quelques-unes des menaces auxquels seraient exposés les jeunes, en commençant — on admirera la lucidité précoce des sénateurs — par l’« amaigrissement de la sphère de l’intime ». Ils terminaient enfin par le rappel de quelques modalités de contrôle — j’y reviendrai — et, surtout, faisaient mention de la nécessité impérieuse de l’éducation, je cite, en apprenant aux enfants à adopter une distance critique vis-à-vis des informations délivrées par les médias, en motivant les élèves, en consolidant leurs capacités d’analyse, en renforçant leur engagement citoyen.

Qu’en est-il six ans après ?

Du côté des sénateurs, on balance entre certaines décisions stupides et les rapports lucides. Du côté des premières, il convient de rappeler l’inique et lamentable interdiction de l’utilisation des téléphones mobiles dans l’enceinte des écoles et des collèges, en 2010. Du côté des deuxièmes, j’avais noté aussi l’étonnant et récent rapport sur l’état de la formation initiale des professeurs et la nécessité absolue de faire du numérique (1) une priorité pour la pédagogie.

Du côté de l’institution, on a essayé de redonner un peu de clinquant à un B2i désespérément utilitaire. En vain, c’est un échec. Je n’y reviens pas.

On a construit aussi un portail dit « Internet responsable » à la conception duquel on a daigné, jadis, me consulter. C’était une belle idée qui a beaucoup dérivé et s’est maintenant fourvoyée, à la remorque d’impulsions européennes douteuses. À la place de la promotion attendue d’un engagement citoyen dans l’Internet et le numérique et des droits associés, comme le suggéraient les sénateurs, ce portail insiste maintenant plus sur les devoirs des « utilisateurs » et distille un discours moral sur les bons usages (2) qui rassure l’encadrement mais n’a que peu de portée sur les jeunes et leurs familles.

Et puis, à côté de ces initiatives institutionnelles sans doute jugées insuffisantes, se sont multipliées les offres parallèles d’une « bonne » éducation aux médias et à l’information, aux caractéristiques généralement démagogiques. En effet, ces offres diverses jouent le plus souvent, par idéologie, opportunisme ou pour des motivations strictement commerciales, des leviers traditionnels de la peur, privilégiant toujours l’entrée des dérives, des dangers et des risques à celle des chances, des opportunités et des potentialités. Je ne tiens pas leur faire la moindre publicité et me contenterai de vous renvoyer à des articles récents (3, 4, 5, 6, 7) où j’évoquais déjà ces sujets.

Quid aujourd’hui de l’éducation aux médias numériques ?

Entre temps, la NSA et d’autres sont passés qui ont montré que l’Internet faisait l’objet d’une vaste entreprise de surveillance généralisée. Conséquemment, ils vient aux États et à leurs représentants de drôles d’idées dans la continuité de ces mauvais exemples, toutes idées privatrices évidemment de libertés fondamentales.

Par exemple, il est un droit auquel il convient d’accorder la plus grande importance, c’est celui de l’intimité des jeunes et des adolescents en particulier et de l’interdiction qu’il convient d’adopter pour nous-mêmes du franchissement des limites de ces espaces intimitaires. Ceux des adultes, les parents, les éducateurs, qui brisent ce tabou s’exposent généralement à une perte totale de confiance de la part des enfants et à la réprobation publique.

Et pourtant…

Et pourtant, cela n’empêche nullement les marchands de vendre — et des clients d’acheter, bien sûr — des systèmes de surveillance des enfants par géolocalisation GPS, soit par le port d’une montre, soit par un émetteur dédié ! Une laisse virtuelle pour enfants, en quelque sorte…

La surveillance électronique des enfants est, comme toujours, une réponse inadéquate et, pour tout dire, effrayante, à un problème éducatif. C’est le sens des propos de la psychologue Lisa Damour que rapportait Hubert Guillaud dans un excellent article sur Internetactu.net auquel je vous renvoie, faisant le point à ce sujet :

« Je peux comprendre que les parents puissent vouloir savoir si leur enfant à un problème, mais je ne pense pas que cela aide un enfant de pouvoir toujours se tourner vers ses parents quand il est en difficulté. En tant que parents, nous devons d’abord chercher à ce que nos enfants développent des compétences pour résoudre des problèmes et gérer leur stress. »

De son côté, Fabien Soyez, dans un article intitulé « La surveillance, ce n’est pas bon pour les enfants » sur le CNET, rapporte les résultats d’une enquête de l’OPC, un organisme canadien, qui fait le constat que personne n’est surveillé plus étroitement dans notre société que les enfants et les jeunes. Entre la vidéosurveillance, permanente dans nos villes, les traceurs GPS dont les parents les affublent et les téléphones mobiles dont ils les dotent pour savoir où ils sont et ce qu’ils font, tout en limitant leurs possibilités d’accéder à Internet, les enfants et les adolescents voient leur intimité violée et leurs libertés d’action sérieusement entravées.

L’article rapporte que l’enquête montre que les enfants déploient en conséquence des stratégies très sophistiquées pour échapper à cette surveillance. Ce n’est pas nouveau, un tel comportement a déjà été observé à propos de toutes les dispositifs de filtrage et de censure déployées dans les établissements scolaires. Voir cet article très récent (8) où j’évoquais cette censure généralisée.

« Laissez vos enfants respirer », conclut Fabien Soyez, à juste titre.

Pour ne pas être en reste, comme si c’était le sujet du siècle, la gent politique se mêle de l’affaire et propose de pousser les institutions et les opérateurs à fournir aux parents les outils techniques de ce flicage généralisé. Ainsi, Michèle Delaunay, parlementaire bordelaise, dans une question au gouvernement, propose « l’instauration d’une signalétique identique à celle existante pour les œuvres cinématographiques ou télévisuelles diffusées à la télévision ou en salle (-3, -7, -10, -12, -16, -18) […] signalétique [devant] être immédiatement visible sur chaque page de chaque site. » ! L’affaire, rapportée par Numérama, fait tellement de bruit que notre parlementaire zélée rétropédale et annonce qu’elle reformulera sa question.

Ainsi encore, au prétexte de lutter contre le terrorisme, le prochain projet de loi gouvernemental à ce sujet entend permettre le blocage administratif des sites, sans intervention préalable d’un juge, au mépris des critiques sévères de la Commission de réflexion et de propositions sur le droit et les libertés à l’âge du numérique et du Conseil national du numérique. Le risque est grand, sous le seul contrôle et la seule autorité d’un fonctionnaire possiblement soumis à tous les lobbys, de censurer ainsi nombre de sites largement utilisés par les jeunes.

Mais le pire est à venir…

NextInpact rapporte récemment, sous le clavier de Marc Rees, que le gouvernement soi-même envisagerait de contraindre les opérateurs à des mesures techniques de bridage et de filtrage sur les téléphones mobiles pour protéger les jeunes des dangers de l’Internet. Il s’agirait d’implanter sur les smartphones des jeunes ces fameux logiciels de contrôle parental déjà implantés dans les « box » des fournisseurs traditionnels d’accès à l’Internet, logiciels qui ont depuis longtemps fait la preuve de leur lamentable inefficacité chronique.

Ainsi, par magie, cela va de soi, le parent rassuré pourrait offrir un à son jeune adolescent un téléphone mobile qui lui permettrait d’échanger avec ses seuls parents, aux heures autorisées par ces derniers, et de n’accéder sur Internet qu’à des sites autorisés et jamais à autre chose que ces derniers.

Qui peut croire à ça ? 

Qui peut croire sérieusement qu’un logiciel, écrit par on ne sait qui pour faire on ne sait trop quoi, peut remplacer la consigne d’un parent ou d’un éducateur ou le dialogue familial ? Au moment où les réactionnaires de tout poil se lamentent sur la supposée disparition de la transmission, faisons-leur crédit qu’il ne faut pas céder à la tentation de remplacer jamais, dans l’intimité du cercle familial, les nécessaires échanges entre parents et enfants par un algorithme quelconque faisant du DPI (inspection des paquets en profondeur) sur un téléphone…

Qui peut croire, si le dialogue familial est rompu, qu’un machin technique puisse restaurer cette confiance ? Qui peut croire qu’un adolescent ne mettra pas tout en œuvre — et il n’aura sans doute que peu de peine pour outrepasser ces barrières — pour accéder quand même, dans le cadre de ses réseaux ou de ses microcosmes de socialisation, aux dispositifs relationnels dont il a besoin pour exister et continuer à échanger avec les partenaires de son choix ? Qui peut croire qu’il ne transgressera pas ces ridicules interdits techniques pour accéder aux sites qui lui permettront de s’informer, quels qu’ils soient ?

Et comment espérer qu’un enfant épié, surveillé, contrôlé dans ses moindres faits et gestes, pour son bien évidemment…, habitué donc à ce contrôle permanent de ses actes et engagements, puisse accéder aisément au statut de citoyen, numérique ou pas, émancipé, autonome et capable d’esprit critique et d’initiative ? Comment éviter qu’il ne prenne ainsi l’habitude désespérante d’être sous le joug permanent d’une régulation pour son bien, d’où qu’elle vienne, et d’une privation systématique de son intimité ?

L’éducation, quoi d’autre ?

Pour ma part, je connais la réponse, et mon camarade Gérald Niel, jeune parent encore qui m’a soufflé quelques-unes des bonnes remarques ci-dessus, la connaît aussi : elle s’appelle « éducation ». Et il n’y en a pas d’autre, ne cherchez pas ! Celle des enfants, des jeunes, mais aussi celle de leurs parents, les nouveaux citoyens numériques. Rappelez-vous, c’est une nécessité impérieuse, disaient les sénateurs, en 2008 déjà…

Convient-il, en France, pays supposément civilisé, d’imiter certains États totalitaires qui décident, pour le bien de leurs populations, de censurer et réguler l’Internet ? Faut-il prendre exemple de l’Iran où un Ayatollah vient de décider que le très haut débit violait la Charia ?

Nous n’en sommes pas là, direz-vous à juste titre. Mais qu’avons-nous fait depuis l’avertissement des sénateurs ? Pas grand chose assurément. L’éducation au numérique et, en particulier, l’éducation aux médias numériques comme l’acquisition d’une culture numérique sont toujours tristement absents des programmes disciplinaires ou des apprentissages fondamentaux du socle commun. Il en va malheureusement de même très souvent dans les familles où on aborde peu ces sujets…

Faisons enfin le triste constat que l’utopie orwellienne n’est guère éloignée des propositions de nos élus…

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : ma2tt.m et JPott via photopin cc

  1. « Le numérique n’est plus un supplément d’âme mais bien une nécessité pédagogique absolue » https://www.culture-numerique.fr/?p=10465.
  2. J’ai honte pour mon école ! https://www.culture-numerique.fr/?p=184
  3. Éducation au numérique : les vrais dangers d’Internet https://www.culture-numerique.fr/?p=160
  4. Leçon de morale n° 1 : je ne divulguerai jamais aucune information personnelle… https://www.culture-numerique.fr/?p=213
  5. Quand la Hadopi veut faire classe… https://www.culture-numerique.fr/?p=197
  6. Éducation civique et numérique : 10 ans de perdus ! https://www.culture-numerique.fr/?p=333
  7. Paris et ses ados : les traits grossiers de la caricature et du mépris https://www.culture-numerique.fr/?p=357
  8. Chronique de la censure ordinaire en milieu éducatif https://www.culture-numerique.fr/?p=933
Pour citer cet article : Michel Guillou, « L’éducation aux médias numériques, de l’abandon des jeunes à Big Brother… » in Culture numérique, 5 septembre 2014, https://www.culture-numerique.fr/?p=1334, consulté le 22 novembre 2019
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