De retour de Cenon, combattre l’usage pour promouvoir l’engagement

Cenon

Compas en main, un  œil  sur le GPS, l’autre sur la météo, il fallait avoir le pied marin pour ne pas être trop secoué à l’occasion de ces récentes « Boussoles du numérique ». Il en est passé du beau monde sur le pont et chacun s’est essayé, avec plus ou moins de succès, à éviter les écueils et à mener tout le monde à bon port, préparant ainsi les prochaines Boussoles d’octobre 2015.

Bon, il y a bien eu quelques dérives sémantiques inutiles à propos du sens du mot « numérique », quelques curieux mouillages dans la pétole de la formation initiale pour ne pas avancer, quelques virements de bords enfin contre le vent qui ne faisaient guère progresser l’esquif collectif. Mais, grosso modo, nos navigations furent plutôt paisibles et nous avons bien avancé…

Pour ma part, j’ai été particulièrement sensible à la courte mais convaincante intervention, sur la table ronde des collectivités, d’Anne-Marie Cocula, vice-présidente du Conseil régional d’Aquitaine, qui, en décalage avec les discours de ses collègues qui n’avaient que ce mot à la bouche, a déclaré tout de go détester qu’on parle d’usages et donc d’« usagers » dont elle se demandait s’ils n’étaient pas plutôt « usagés » tant le mot lui semblait pauvre et dévalorisant.

Je ne suis pas certain qu’elle ait été bien comprise. Pourtant, sa remarque fut — vous connaissez déjà mon point de vue à ce sujet (1) — particulièrement pertinente en l’occurrence.

Le service public du numérique éducatif comme un service à de simples « usagers »

Cette logique semble prévaloir de manière égale et partagée chez tous ceux, dans les services de l’État comme dans les collectivités territoriales, qui mettent en œuvre le numérique dans l’éducation. J’avais déjà évoqué l’exubérante prolifération des agences ou observatoires des usages, voilà maintenant qu’on nous annonce sur Éduscol les résultats d’une enquête nationale auprès des usagers de 29 académies sur l’usage des espaces numériques de travail (ENT). Sic et resic.

Des usagers qui ont des usages ! La redondance semble montrer l’ignorance et l’incapacité à savoir de quoi on parle ! Quel galimatias !

Dans la novlangue officielle éduscolaire, les ENT ne sont plus des espaces où des professeurs, élèves et parents collaborent ou publient, ce sont des services aux usagers. Il y aurait, d’un côté, des concepteurs de cadres et de contenus et, de l’autre, des usagers consommateurs ! Les choses sont bien faites…

Une autre confirmation de ce déplorable glissement sémantique m’a été fournie à Cenon même. Dans un atelier réservé aux collectivités, on m’a expliqué, puisque je l’animais, que les élus avaient commencé à comprendre ce à quoi servaient les ENT quand ils ont pris conscience de la facilité avec laquelle ils pourraient faire descendre des informations et des services aux parents… usagers. Apparemment, l’idée ne leur est pas venue que les mêmes parents… citoyens puissent les interpeller directement par cette voie ou que tous les acteurs concernés, professeurs, élèves, parents, puissent échanger ou collaborer.

Le service public du numérique éducatif comme un fournisseur de produits

Je patientais tranquillement, à l’occasion d’Éducatice, récemment, après une démonstration sur le stand du ministère, en devisant avec quelques amis, dont certains de la DNE. On m’a fait alors fort aimablement mais fermement remarquer que je perturbais, par ma présence, la démonstration d’un produit. Sic. Un produit !

Depuis quand la DNE et le ministère proposent-ils des produits ?

Ce changement de langage est très signifiant. Au lieu de services offerts aux acteurs de l’école, il s’agit maintenant de produits proposés à des usagers !

Des outils conçus pour consommer plus que pour produire

Il en va de même des tablettes qu’on nous annonce dans le prochain plan. Elles sont destinées, vous le savez, aux élèves de cinquième qu’on n’ose pas encore appeler des usagers, mais je suis bien certain qu’on va encore voir fleurir des officines diverses, y compris portées par l’Université, pour expérimenter, évaluer, observer des « usages », toutes bonnes raisons pour procrastiner alors qu’il conviendrait, a contrario, d’analyser sereinement « en marchant » la modification des pratiques professionnelles, seule vraie question qui vaille.

Par ailleurs, c’est une opinion largement partagée que je peux entendre et comprendre, les tablettes tactiles ont d’abord été conçues pour consommer des services ou des ressources — voir le débat en cours sur leur scolarisation (2), ce qui serait, sous prétexte de confort, une perte de liberté considérable. Les marchands d’icelles, présents en grand nombre à Éducatice, n’ont pas manqué de rappeler à quoi ces tablettes pouvaient bien servir, les fameux « usages » à observer se limitant à la consommation souvent médiocre de pauvres quizz ou exerciseurs. S’il est possible, avec ces tablettes, bien évidemment mais aussi moins aisément, de produire, créer, construire, publier quelque chose, parfois de manière collaborative, ce n’est pas de cette manière que les choses nous sont présentées ou vendues.

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Pour un engagement numérique pour être et agir, pour des pratiques professionnelles en accord avec la société

On veut nous « vendre » du rêve numérique pour des usagers consommateurs passifs, soit… Engageons-nous a contrario dans des pratiques numériques professionnelles pour produire et construire, pour acquérir une culture citoyenne et numérique. Il s’agit de passer d’une posture passive et soumise, à laquelle il semble que ces politiques tentent de réduire les enseignants et surtout leurs élèves, à un engagement résolu pour un numérique ouvert et éclairé, où chaque créateur ou producteur a une place de choix.

Ce n’est pas la première fois, loin de là, que j’évoque ces sujets et mon aversion particulière pour les « usages ». Même si on m’a parfois chicané et reproché ma supposée frilosité sémantique, je crois, au-delà des mots, qu’il y a là, en précisant mieux les choses et les postures, un formidable défi pour demain. Un sujet pour les prochaines Boussoles ?

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : fabdebaz via photopin cc

1. Des usages pédagogiques des Tice aux pratiques professionnelles numériques https://www.culture-numerique.fr/?p=1021

2. Du confort technico-pédagogique numérique et de son détournement subreptice https://www.culture-numerique.fr/?p=2277

 

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2 commentaires sur “De retour de Cenon, combattre l’usage pour promouvoir l’engagement
  1. Merci Michel de ce billet. Je n’ai pas eu le plaisir de participer à cette manifestation et, à la lecture de ton texte, je le regrette bien. Texte (le tien) avec lequel, sauf erreur de compréhension de ma part, je suis à la fois parfaitement d’accord et en total désaccord. Je partage l’idée de l’importance des activités productives et créatives que l’on peut opposer sans trop de risques à l’idée de consommation. En ce sens, je partage ton adhésion aux propos tenus par Anne-Marie Cocula. Je suis beaucoup plus réticent quant à la critique attachée à l’emploi des termes “usages” et “usagers”. C’est vrai qu’ils sont à la mode et sont souvent utilisés comme substituts politiquement corrects de “consommateurs” ou “clients”. Pour autant, le concept d’usage renvoie d’abord à celui d’activité. S’intéresser aux usages du numérique dans le contexte des institutions éducatives, c’est avant tout se centrer sur l’activité des élèves, des enseignants, des parents … sur ce qu’ils font, comment ils le font et pourquoi. C’est s’interroger sur le rôle que les technologies numériques y jouent, pourraient y jouer devraient y jouer. En ce sens, l’usager n’est pas ce consommateur passif que tu rejette mais celui qui fait usage des technologies numériques.

    • Merci de ce retour, Jean-François.

      J’ai bien compris ton propos car il correspond bien aux remarques que l’on me fait habituellement sur ce thème, la plupart de ceux qui s’y consacrent donnant un sens différent et moins passif à « usages ». Et je sais grosso modo ce que tu y mets, toi.

      En revanche, je ne suis pas un perdreau de l’année et j’en ai lus ou entendus, des cadres plus souvent que des enseignants, sur ce thème des usages et de leur valorisation/promotion/repérage/… À Cenon, c’était encore le cas (non, je ne dirai pas qui !), bien sûr.

      Et derrière ces prises de parole, ça saute aux yeux, il y a un vide sidéral d’inculture numérique, d’incompréhension des enjeux.

      Donc, je n’en peux plus, tu l’as compris. Et, parallèlement, j’ai du mal à comprendre que cette posture très passive soit reprise jusqu’aux plus hauts niveaux de notre noble institution, en écho aux marchands et à tous ceux pour qui consommation et dépendance s’accordent avec les dits… usages.

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