15 ans après, les ados des skyblogs sont devenus des salariés du Slip français… ou des médecins

Liberté

Au moment où il est plus facile d’accéder à Internet et donc aux réseaux sociaux, aux blogs ou aux commentaires des articles de presse ou des émissions de radio ou de télévision, croyez-vous que c’est une bonne chose que chacune ou chacun puisse ainsi, en conséquence, accéder à l’exercice plein et entier d’une liberté fondamentale, la liberté d’expression ?

Telle est la première question que je poserai à celles et ceux qui nous feront l’honneur de venir nous rencontrer, Stéphanie de Vanssay et moi, à l’occasion de l’atelier que nous tiendrons ensemble mercredi 22 janvier à Biarritz, à l’occasion de la nouvelle édition d’Eidos 64. Il sera question bien sûr du bouquin de Stéphanie, de sa connaissance des trolls de l’Internet qui lui ont fait tant de misères… On parlera de ses expériences récentes malheureuses avec la justice de ce pays mais on y évoquera aussi la liberté d’expression et ses limites, d’où la question liminaire ci-dessus.

La réponse ne va pas de soi. Par expérience, j’ai souvent été surpris de la manière dont on m’a répondu à ce sujet. Écoutons – ce n’est pas très long – ce qu’en pense notre bon président qui s’adressait récemment à la presse, à l’occasion des vœux, et s’en est pris à « la liberté absolue » des réseaux sociaux :

Je ne commente pas plus avant, venez échanger avec nous à Biarritz !

Un mot cependant, cette diatribe sévère contre la liberté d’expression, assez symptomatique de la panique morale des élites qui exècrent Internet, vient après des centaines de déclarations de la même caste sur le même registre, depuis de longues années. Rappelez-vous, quelques exemples, Pierre Arditi, en 2009 déjà, qui disait d’un ton fielleux « C’est formidable que les gens s’expriment… après tout pourquoi pas… » ou encore l’inénarrable Alain Finkielkraut qui dénonçait, en 2013 « Ce droit invraisemblable de chacun à l’expression sur Internet ». Plus près de nous, en 2014, François Hollande, notre précédent bon président, vociférait « C’est cela le risque d’internet. C’est la multiplication, c’est le déversement, c’est la diffusion à un niveau jusque là jamais atteint de mensonges et d’insultes. ».

Charlie, 5 ans après

Qu’en reste-t-il ? Pas grand chose assurément. Le sentiment d’un grand soulèvement national pour défendre la liberté d’expression mise à mal, pour défendre ceux des journalistes, les caricaturistes les premiers, qui en usaient généreusement. Le sentiment alors d’un consensus…

Oh un consensus bien fragile ! Les enseignants qui ont dû alors commenter en classe l’actualité avec leurs élèves s’en souviennent encore.

« Le numérique a changé la donne. D’abord parce qu’il permet à beaucoup d’entre les professeurs, par le truchement de l’image fixe ou animée, de montrer commodément ce qui se passe dans le monde, d’observer la nature, d’expérimenter, de chercher, de décrypter l’actualité. »

Voilà ce que j’écrivais en 2017, à l’occasion d’un billet sur l’ouverture de l’école au monde, où j’évoquais la violence, la pornographie, la censure… Je faisais alors le constat qu’il était bien difficile de parler de tout cela à l’école « Éduquer aux médias : de censure en interdits, le dialogue avec les élèves est bien difficile ». Après Charlie, ce ne fut pas simple non plus loin de là, dans certaines classes de collèges et lycées, et pas seulement dans des « quartiers » supposés difficiles.

« C’est parce que tout cela est aujourd’hui difficile, que le numérique propulse dans la classe toutes les opinions, si médiocres soient-elles, que la parole magistrale est alors délégitimée voire contestée, que certaines et certains de ces adultes éducateurs qui en prennent conscience renoncent et baissent les bras. »

Je comprends bien sûr toutes celles et tous ceux des professeurs qui ont, en 2014, renoncé à défendre la liberté d’expression, ou sans doute différé le moment de le faire. La raison ne s’accommode pas toujours du trop plein d’émotion que véhicule l’actualité. Si, pour beaucoup, défendre la liberté d’expression ne se négocie pas, l’enseigner ne peut alors pas se négocier non plus. Juste après Charlie, je répétais, dans un article qui a été beaucoup lu et partagé, la nécessité de l’enseigner :

« La liberté d’expression est décidément une chose trop précieuse pour ne pas faire l’objet d’un enseignement. On l’a encore vu aujourd’hui : oublier de la défendre, mettre un frein au rappel de ce qu’elle porte d’essentiel, de fondamental, c’est prêter le flanc aux obscurantistes et aux lâches, c’est leur permettre d’exister, de porter leurs messages d’intolérance et de mort. »

Tenir compte des leçons du passé

Un peu d’histoire ne fait jamais de mal. Sans revenir même jusqu’à Célestin Freinet et n’évoquer que le début de ce millénaire consécutif à l’arrivée assez générale de l’Internet domestique, il convient de s’attarder sur un phénomène unique qui a valu à la France le titre de championne du monde du blogging : dix ans après sa naissance en 2002, la plateforme ouverte par la radio Skyrock  hébergeait, en 2012 donc, 32 millions de blogues, la très grande majorité d’entre eux ayant été ouverts par des adolescents. Comme je l’ai écrit par ailleurs, juste quelques pépites dans un océan de médiocrité. Mais des pépites quand même…

« Au collège, si tu n’avais pas de blog, ça voulait dire que ta vie sociale était pourrie. »

Cette citation est extraite d’un excellent article de Rue89 dont je vous ai déjà parlé et qui donne la parole à quelques-uns des pionniers de cette aventure. Lisez, c’est palpitant.

Les premiers problèmes de mésusage de ces espaces d’expression sont vite apparus. Je vous en ai déjà longuement parlé dans ce billet mais ce qui est rapporté ci-dessus dans cette manchette d’un journal local est exemplaire. C’était en 2005. Vous l’avez compris, ces trois élèves blogueuses car il s’agissait de jeunes filles, à qui jamais personne, à la maison comme à l’école, n’avait appris à s’exprimer ou même à mesurer les limites de cet exercice, ont été exclues.

Comme a été exclu en 2016 Ludovic, élève de CM2 à Paris, qui faisait des vidéos sur Youtube le mercredi après-midi. Je vous ai raconté tout ça dans un billet où j’exprime nettement l’idée que l’irresponsabilité n’est décidément pas là où on la croit. Il existe pourtant un socle commun mais on ne s’est guère préoccupé, en classe, de dire un mot de la liberté d’expression et la publication en ligne, comme des précautions qu’il convient de prendre. Pour finir, en contradiction même avec les textes qui sont censés s’appliquer en matière de vie scolaire, Ludovic a, lui aussi, été exclu. En CM2 ! L’école n’a pas honte.

Que s’était-il passé en 10 ans ? Rien. Des mots dans un programme dont tout le monde se fiche.

Qui est irresponsable, en l’espèce ?

Des histoires comme ça, je pourrais en raconter des centaines et l’histoire des skyblogs du début de ce siècle se continue aujourd’hui sur les plateformes des réseaux sociaux, sur Youtube, Tik-Tok, Snapchat, Facebook ou Twitter…  L’école a dressé depuis longtemps une barrière infranchissable entre elle et ces espaces de socialisation et d’expression, ne se préoccupant pas autrement du phénomène que pour l’ignorer dans le meilleur des cas, le censurer, sur les réseaux des écoles, collèges ou lycées, le plus souvent…

Quand les seins tombent, je refuse la consultation

Ludovic, élève de CM2 délaissé, faisait des vidéos le mercredi après-midi. Il croyait être seul sur Youtube et tenait des propos très irrévérencieux à l’égard de sa maîtresse.

Le DivanComme Ludovic, ce sont les médecins qui prennent leur mercredi après-midi. Sur le groupe Facebook privé mais finalement pas tant que ça « Le Divan des médecins », qui existe toujours, des médecins se croient seuls eux aussi et se livrent à des commentaires de potaches sur des photos du corps ou des organes de leurs patients, leurs patientes de préférence.

C’est le Nouvel’obs qui nous raconte tout ça dans un article fort documenté.

« En effet, sur le Divan, les moqueries sur le physique des patients, les commentaires classistes, grossophobes, sexistes, transphobes, homophobes et racistes se comptent par centaines. »

Les plus jeunes de ces médecins étaient jeunes adolescents en 2005 et avaient leur Skyblog, ils en ont aujourd’hui presque 30 et ils continuent comme avant. Pourquoi s’en priver ?

Qui est irresponsable, en l’espèce ?

Il y aurait tant à dire sur des histoires de ce type où les principaux acteurs sont les dignes héritiers de ces skyblogueurs originaux. Je vous ai parlé déjà de Serge Aurier et de ses déboires en 2016 comme footballeur professionnel au Paris-Saint-Germain. Lui aussi se croyait bien seul et a, avec des amis, insulté ses partenaires et son entraîneur sur une plateforme de diffusion de vidéos. J’aurais aussi aimé revenir peut-être sur le « Septembre sans fin » qui avait commencé à la fin du dernier millénaire et se continue encore aujourd’hui. Il y aurait aussi tant à dire sur « La Ligue du LOL » dont Wikipédia nous raconte si bien l’histoire commencée en 2010. Stéphanie de Vanssay nous dira, à Biarritz bientôt, comment s’y prendre pour dompter les trolls qui lui ont fait bien des misères, jusque devant les tribunaux.

Mais, de toute évidence, les médecins ont des cousins parmi les salariés du « Slip français ».

Je vous raconte l’histoire rapidement : sur un compte Instagram est publiée une vidéo, voir ci-dessus, d’une soirée privée organisée par des employés du « Slip français ». grimés en singe et en femme noire. On y mime en riant fort des danses africaines. Cette vidéo choque beaucoup de monde et un appel au boycott est lancé. L’entreprise concernée se croit obligée de sanctionner et de produire un communiqué :

« L’affaire pose une nouvelle fois la question de la barrière entre vie privée et posture professionnelle sur les réseaux sociaux, alors que Le Slip Français a également précisé avoir fait un rappel à l’ensemble de ses salariés sur “la responsabilité de chacun dans son rôle de citoyen” ».

L’affaire fait grand bruit car elle pose de nombreuses questions juridiques. Ainsi France TV Info se demande « Un employeur peut-il sanctionner un salarié pour ce qu’il fait dans la vie privée ? ».  Ainsi le site Le Village de la Justice qui revient sur cette affaire en détail.

Qui est irresponsable, en l’espèce ?

Devenir acteur de la connaissance

Dans un article récent intitulé « Loi contre la cyberhaine : étude de cas de Wikipédia et les établissements scolaires », la Fondation Wikimédia revient sur la loi dite Avia censée lutter contre les propos haineux en ligne. Cette loi fait l’objet, à juste titre selon moi, d’une critique sévère par les défenseurs des libertés publiques, dont la liberté d’expression qui serait mise à mal. Tout récemment, cette fondation a co-signé avec de nombreux organismes ou associations un communiqué très largement critique :

Les  signataires préconisent plutôt « un plan ambitieux d’éducation au numérique » et une approche « plus transversale » de la régulation du numérique, rapporte Nextinpact.

Mais revenons à Wikipédia. L’auteur de l’article, sans doute administrateur de la plateforme, raconte, preuves en forme de copies d’écran à l’appui, comment Wikipédia est vandalisé, et ce principalement par des contributeurs qui utilisent des machines d’établissements scolaires, collèges ou lycées.

« En analysant les 500 blocages intervenus entre le 25 novembre et 29 novembre, on dénombre 54 blocages d’IP scolaires. Cela va du blanchiment d’article, au message adressé à un camarade, en passant par les insultes envers le personnel de l’établissement scolaire. »

Un exemple tiré de l’article en question, provenant d’un lycée privé parisien, le lycée Saint-Louis-de-Gonzague, dont l’article qui le concerne a subi quelques légères manipulations :

Saint-Louis

Rien de très grave, comme vous pouvez le constater par vous-mêmes. Rien qui ne puisse être corrigé promptement, en effet. Mais beaucoup beaucoup de travail pour les bénévoles qui veillent à la considération et à la conservation du travail collectif.

Ce qui est très étonnant, ce sont les réactions ou commentaires qui suivent la publication de ce billet. Selon certains, enseignants pour la plupart, il faudrait, en les traduisant devant les instances disciplinaires des établissements, massivement sanctionner, après les avoir repérés, les élèves ainsi peu respectueux du travail collectif ! Bien entendu, ces enseignants n’ont jamais expliqué à leurs élèves comment on accédait à l’information, comment se construisait cette connaissance, n’ont jamais travaillé avec leurs élèves à recouper des sources, à les vérifier, à les hiérarchiser, à rédiger collectivement des articles manquants, à collaborer entre eux dans ce but ainsi qu’avec les bénévoles de Wikipédia, à apprendre à leurs élèves les communs de l’information et de la connaissance, à être acteur de la production de cette dernière… à s’engager enfin pour n’être pas qu’un utilisateur d’Internet.

Oh ! Je le sais, certains professeurs documentalistes l’ont fait, trop rares. Publier s’apprend, exercer sa liberté d’expression s’apprend aussi. Qui s’en occupe ?

Qui est irresponsable, en l’espèce ?

Tout cela me rappelle furieusement une histoire de pourrisseur du web, un professeur de lettres, dont le nom ne mérite pas d’être cité, qui s’était laissé aller à modifier des articles sur l’encyclopédie coopérative pour tromper ses élèves. Cette pratique bien misérable est fort bien racontée par Yann Houry et Marie-Anne Paveau rassemble un corpus de billets critiques sur l’affaire, dont celui d’André Gunthert qui conclut :

« Pourrir le web, comme pourrir la vie, l’arme des vaincus. Qui dit en creux à quel point la nouvelle structure de l’information a déjà gagné. »

Qui est irresponsable, en l’espèce ?


J’ai négligé de vous présenter mes vœux. Il n’est pas trop tard, je crois. Je vous aime et vous souhaite de vivre heureux.

Michel Guillou @michelguillou

image

Nota bene : Nombre de mots de ce texte doivent, au masculin, être considérés comme neutres et non sexués.

Crédit photo de tête : JamesDeMers sur Pixabay

Pour citer cet article : Michel Guillou, « 15 ans après, les ados des skyblogs sont devenus des salariés du Slip français… ou des médecins » in Culture numérique, 20 janvier 2020, https://www.culture-numerique.fr/?p=8045, consulté le 1 avril 2020
Posted in Billets d'humeur
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Un commentaire sur “15 ans après, les ados des skyblogs sont devenus des salariés du Slip français… ou des médecins
  1. Axel dit :

    Il fallait au moins un commentaire pour souligner la puissance du titre xD

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