Socle commun et numérique, entre l’absence et l’inculture chronique

Poule

Pour savoir ce qui se passe à l’école en matière de numérique, il n’est nullement besoin de lancer de grandes enquêtes de terrain, il suffit d’interroger les élèves, les lycéens de l’UNL qui m’ont fort aimablement convié à leur denier congrès et m’ont raconté de drôles de choses, à propos notamment d’une générale et curieuse impression de vide poussiéreux… On peut aussi, à l’occasion, solliciter l’avis des parents rencontrés çà et là…

Justement, mon camarade Pierre Beyssac, me disait l’autre jour son incompréhension de ce que devenait l’école, qu’il avait l’impression renouvelée d’une histoire de poule et d’œuf, que rien ne pouvait commencer en matière de numérique éducatif tant l’école lui paraissait bloquée à la fois par « la quasi absence de numérique à l’école » et « l’illettrisme numérique de ses décisionnaires », l’une entretenant l’autre.

Et puis, comme d’habitude, l’actualité vous interpelle qui fait l’annonce de la nouvelle mouture du Socle commun de compétences, de connaissances et de culture. CSPEt là, la triste réalité s’impose à vous, celle de l’incompréhension de ses rédacteurs des mutations numériques de la société, celle du mépris qu’ils affichent à l’encontre des jeunes, des élèves eux-mêmes, de ce qu’ils font, de ce qu’ils sont, de leurs pratiques, celle du mépris qu’ils ont pour le numérique et l’Internet.

Première remarque : ce texte de quinze pages contient 7 (sept) occurrences du mot « numérique ». En contradiction avec tous les textes ministériels à ce sujet, qu’ils soient sous la bannière de la direction du numérique pour l’éducation ou pas, il n’est jamais utilisé comme substantif. Pour l’aréopage rédacteur, le numérique, ça n’existe pas ! Par ailleurs, utilisé seulement comme adjectif, il est employé 4 (quatre) fois avec « outils ». Quatre fois sur sept !

Cette courte vue réductrice et strictement utilitaire du numérique est inadmissible et anachronique, par ailleurs, en décalage voire en contradiction avec la politique du ministère de l’éducation.

Deuxième remarque : à propos du domaine 2 « les méthodes et outils pour apprendre ».

« Vivant au quotidien avec les outils numériques de communication et d’information, les élèves les utilisent spontanément. Ils doivent les utiliser avec discernement, en connaissant les règles sociales de leur usage et toutes leurs potentialités pour apprendre et travailler. Ils accèdent à un usage sûr, légal et éthique pour produire, recevoir et diffuser de l’information. »

Si je comprends bien nos conseillers, après le constat fait de l’« utilisation » de leurs « outils », on leur explique comment ils doivent les « utiliser », en connaissant les règles de leur « usage » ! La répétition sémantique obsessionnelle pourrait être drôle mais, non, elle ne l’est pas. Quant à ces règles sociales, nos conseillers peuvent-ils nous expliquer qui va les apprendre aux élèves alors que l’école n’a strictement rien fait depuis quinze ans et que les fameux outils numériques en question sont bannis des espaces scolaires ? Et il s’agirait de connaître « leurs potentialités pour apprendre et travailler » ! Quelles potentialités ? Dans quels espaces ? De quoi parlent-ils ? En ont-ils même conscience ?

Troisième remarque : réapparaissent, dans le même chapitre, la maîtrise des techniques usuelles de l’information, de la documentation et des médias, d’une part, la maîtrise des techniques et des règles des outils numériques, d’autre part.

Je passe vitre sur le bricolage tout récent contraint par l’actualité, pour m’étonner qu’il ne s’agisse justement pas ni d’éducation aux médias et à l’information, ni de culture documentaire ou informationnelle, encore moins de culture numérique — oh ! le gros mot ! Il s’agit, résurgence malheureuse de la compétence 4 du socle précédent, de maîtriser des techniques et des outils ! Dans ma grande candeur, j’avais imaginé que ce qui avait été conçu au début de ce millénaire avait vieilli et sombré avec l’acronyme fondateur, les TICE, avec aussi l’échec monumental du B2i… Suis-je sot !

Quatrième remarque : ce que font les élèves avec ces outils — il ne s’agit que d’usages, vous répète-t-on, absolument pas de pratiques sociales ou d’accès à l’information ou à la connaissance ! — doit être, accrochez-vous, « sûr, légal et éthique », voir plus haut. Bien entendu, dans la très grande majorité des cas, au moment où les élèves ont signé les chartes propres à chaque établissement, personne n’a jamais été capable de les associer à la rédaction des dites chartes comme de leur expliquer quelles étaient les règles de sécurité ou ces conventions sociales ou légales auxquelles ils devaient se soumettre.

Plus loin, histoire de continuer à mépriser ces mêmes élèves trublions, on leur conseille de respecter « les règles de bienséance et de civilité en usage ». Lesquelles ? Qui peut le leur expliquer ?

Enfin, toujours dans le même domaine — je rappelle qu’il s’agit des méthodes et outils pour apprendre —, on peut lire cette stupéfiante conclusion :

« Pour être récepteur et utilisateur critique et honnête de l’information et de la communication, l’élève comprend la différence entre sphères publique et privée. Il sait ce qu’est une identité numérique et en contrôle les traces. Il connaît les règles de base du droit d’expression et de publication dans le respect de soi et des autres. »

J’ai de très gros doutes sur la capacité d’un jeune élève, à plus forte raison d’un adolescent, à discerner les limites entre vie privée et vie publique. Cela lui est impossible, tout simplement. S’il est possible avec lui de dessiner vaguement les contours de son intimité, ce qui n’est d’ailleurs pas la même chose que la vie privée, je doute qu’il soit possible d’aller au-delà. Quant à savoir ce qu’est une identité numérique, s’il convient sans doute, ensemble, de réfléchir à ce que cela signifie, je suis bien certain qu’aucun enseignant n’est capable d’enseigner cela et qu’aucun élève n’est donc capable de le savoir précisément. Pour ma part, j’en suis incapable.

Enfin, on admirera l’entourloupe sémantique qui consiste à faire passer une liberté fondamentale, la liberté d’expression dont on a pourtant rappelé récemment l’urgence de l’enseigner, pour un simple droit avec « des règles de base » dont la première est le « respect des autres ». Quelle pitrerie ! La liberté d’expression mérite mieux que ce galimatias médiocre.

Cinquième remarque : le domaine 3 est consacré à la formation de la personne et du citoyen. Le numérique n’y est jamais mentionné, à aucun moment, même de manière subreptice, comme levier ou vecteur pour acquérir des valeurs et accéder à la citoyenneté. On reste médusé devant une si piètre capacité à percevoir les enjeux du numérique, pourtant souvent rappelés par la ministre en relation avec l’actualité récente notamment.

Si la liberté d’expression est enfin mentionnée ainsi, c’est parce que l’élève doit la défendre mais sans qu’il lui soit possible de la mettre en œuvre et d’apprendre, en publiant, à confronter son opinion à celle des autres.

Sixième remarque : à propos du dernier domaine, qui concerne les représentations du monde et l’activité humaine, le paradigme numérique, en tant que nouveau modèle économique et sociétal, qui a tant bouleversé l’entreprise et les rapports humains au travail, bouleversement souvent qualifié de nouvelle révolution industrielle, n’est jamais mentionné ni même confronté aux évolutions ou aux mutations historiques. Il n’existe pas, tout simplement.

Passez votre chemin.

Septième remarque : à propos du domaine 1 qui concerne les langages pour penser et communiquer, il est mentionné pour l’élève qu’il doit connaître les principes de base de l’algorithmique et du codage et pratiquer des langages simples de programmation. Au-delà de la formulation convenue et de l’allégeance faite aux modes du moment, on ne perçoit surtout pas pourquoi et comment ces apprentissages, au demeurant nécessaires, peuvent s’articuler avec le projet pédagogique ou les activités de construction ou de collaboration.

Huitième et dernière remarque : bien des formulations, disséminées au long de ce texte, reprennent à l’identique des items entiers du précédent et calamiteux B2i du début de ce millénaire. L’impression est curieuse qui laisse penser que nos conseillers savent lire et copier, une compétence hautement numérique, mais comprennent mal ce dont ils parlent.

Comment faire après une si lamentable prestation ? Recommencer, tout simplement. Et changer peut-être aussi ces rédacteurs incapables, au contraire de ce que nous annonçait le premier président du CSP (1), d’une vision stratégique et d’une perception raisonnée des enjeux du numérique.

Et enfin changer ce plan déplorable qui conduit à gommer la dimension humaine et sociale du numérique pour renforcer ses aspects utilitaires… car ce n’est rien d’autre qu’une erreur historique.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Blanka via photopin (licence)

  1. Alain Boissinot : « Il devient à la fois possible et nécessaire, grâce au numérique, d’enseigner autrement » https://www.culture-numerique.fr/?p=190
Pour citer cet article : Michel Guillou, « Socle commun et numérique, entre l’absence et l’inculture chronique » in Culture numérique, 16 février 2015, https://www.culture-numerique.fr/?p=2699, consulté le 19 septembre 2018
Posted in Billets d'humeur
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2 commentaires sur “Socle commun et numérique, entre l’absence et l’inculture chronique
  1. emaux2@yahoo.fr' Emaux dit :

    Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est la raison pour laquelle le Conseil Supérieur des Programmes ne consulte pas le Conseil National du Numérique (CNNum), qui comprend – pour changer – des gens compétents ?…

    • Je sens que mon commentaire va décevoir… Comment dire ? Le précédent CNNum avait d’excellentes idées, autour de son président, Gilles Babinet. Cette deuxième version a écrit d’excellents textes, autour de l’économie, de la neutralité du net, d’autres encore.

      En revanche, en matière d’éducation, on va dire, pour être poli, qu’on est très loin du compte : https://www.culture-numerique.fr/?p=1901

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