À la buvette, pendant la canicule, entre brèves de comptoirs, lieux communs et clichés éculés : florilège déraisonnable

Chose promise, chose due, vous trouverez ci-dessous quelques-unes des perles qui parsèment les rapports et débats en commission parlementaire à l’occasion du récent vote sur la proposition de loi relative à l’encadrement de l’utilisation du téléphone portable dans les écoles et les collèges. Tout cela est tiré du dossier législatif complet que fournit le Sénat. L’exercice pour moi est difficile mais, pour une fois, je vais m’abstenir de quelque remarque ou commentaire que ce soit, tant sur l’évident manque absolu de confiance que la représentation nationale manifeste à l’endroit du corps professoral et des équipes éducatives que ce qui a trait au mépris navrant qu’elle montre à l’encontre de sa jeunesse et de ce qu’elle vit.

Zut, trop tard, j’ai commenté… Promis, j’arrête ! Bon, j’ai aussi mis en gras ce qui m’a semblé particulièrement intéressant ou exemplaire. Écoutons nos élus…


Rapport, enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 29 mai 2018, fait au nom de la commission des affaires culturelles et de l’éducation sur la proposition de loi relative à l’encadrement de l’utilisation du téléphone portable dans les écoles et les collèges, par Mme Cathy Racon-Bouzon, députée.

« Or, l’usage des portables dans l’enceinte des établissements scolaires peut soulever de réelles difficultés dans les domaines pédagogiques et disciplinaires, et plus largement s’agissant du climat scolaire. »

« En premier lieu, l’utilisation du téléphone portable par les élèves pendant les cours, avec par exemple l’échange incessant de messages, porte atteinte à leurs capacités d’attention et de concentration. Elle conduit à ce qu’ils se dispersent entre différentes activités, ce qui n’est guère propice à la réflexion, ni à la compréhension et à la mémorisation des enseignements. Le cours dispensé par l’enseignant risque d’être concurrencé en permanence par d’autres sources d’information et de stimulation. Cela peut même poser des questions de sécurité pour les travaux réalisés en laboratoire ou dans des ateliers, pour lesquels le défaut d’attention des élèves peut susciter des incidents. »

« Bien évidemment, ces difficultés se posent essentiellement pendant les heures d’enseignement, mais l’usage du téléphone portable pendant les pauses nuit également à la disponibilité d’esprit des élèves lorsqu’ils reviennent en cours. »

« La possession de smartphones expose les élèves à la tentation d’aller chercher les réponses sur internet pour faire leurs exercices ou répondre aux enseignants pendant les cours, au lieu de faire appel à leurs connaissances ; ces appareils peuvent être utilisés pour tricher lors des contrôles et des évaluations. »

« Par ailleurs, la présence et l’usage de ces objets coûteux dans les établissements scolaires […] risquent d’attiser les convoitises entre élèves et de favoriser les querelles, les rackets et les vols. »

« Les smartphones, par leurs fonctions d’appareil photo et vidéo et leur connexion à internet, peuvent également être utilisés dans le cadre de pratiques malveillantes des jeunes entre eux, ainsi que des élèves à l’encontre des enseignants ou des personnels éducatifs, relevant du cyberharcèlement. Les jeunes – de même que les enseignants – peuvent être filmés ou photographiés à leur insu, et la diffusion des images ou vidéos sur les réseaux sociaux peut leur nuire et les affecter fortement. »

« Plus largement, l’utilisation des téléphones portables en dehors des cours pèse sur le climat scolaire, les élèves risquant de s’enfermer dans leur “bulle” pendant les récréations ou les pauses méridiennes, en pianotant sur leur portable au lieu d’échanger avec leurs camarades : les interactions entre enfants se réduisent, de même que leur activité physique. Nombre d’interlocuteurs auditionnés ont relevé que les ballons et les jeux étaient revenus dans les cours des établissements qui avaient décidé d’interdire l’usage des téléphones pendant les récréations, et que le climat scolaire s’était amélioré. »

« Enfin, l’usage du téléphone portable à l’école peut induire des inégalités entre les élèves, entre ceux qui en sont équipés et ceux qui ne le sont pas, ces derniers pouvant être mis à l’écart et ostracisés, ou du moins coupés de leurs camarades. »

« Au-delà de ces enjeux scolaires, l’utilisation des téléphones portables par les élèves soulève des questions de santé publique : les effets des radiofréquences sur la santé des enfants restent mal connus, tandis que différentes études s’alarment de l’impact d’une forte exposition aux téléphones portables, et plus largement aux écrans, sur le bien-être et la santé mentale des enfants et adolescents. »

« Plusieurs études mettent en effet en évidence une association entre un usage intensif et inadéquat du téléphone mobile et des problèmes relationnels et émotionnels, des comportements à risque, des états dépressifs… – même si ces études ne permettent pas d’explorer les causes des associations observées. »

« Outre ce risque de dépendance aux écrans, sont également évoqués des troubles de l’attention et de la concentration, ainsi qu’une agitation plus grande des enfants, le portable constituant une source de stress résultant de la sollicitation permanente des notifications.  »

« La présente proposition de loi vise à encadrer davantage l’usage du téléphone portable à l’école, en renversant la logique qui prévaut dans le droit existant : au principe d’autorisation, assorti d’exceptions, se substitue un principe d’interdiction, également accompagné d’exceptions. »

« L’objectif de la présente mesure n’est pas de couper l’école du monde réel, d’en faire une forteresse isolée et de la rendre imperméable aux évolutions de notre société. Elle vise davantage à instaurer une forme de “droit à la déconnexion” des enfants pendant le temps scolaire – pour leur permettre de se concentrer sur les enseignements qui leur sont dispensés, mais aussi de favoriser les interactions sociales avec leurs camarades… »

« À cet égard, développer et proposer aux élèves des apprentissages utilisant le smartphone permet de transformer ces appareils, objets d’opposition et de transgression pour les enfants, en matériel scolaire. »

La commission des affaires culturelles et de l’éducation examine, sur le rapport de Mme Cathy Racon-Bouzon, la proposition de loi de M. Richard Ferrand relative à l’interdiction de l’usage du téléphone portable dans les écoles et les collèges lors de sa séance du mardi 29 mai 2018.

M. Cédric Roussel, pour le groupe LREM :

« Si nos enfants sont trop souvent exposés à des contenus violents et à des images pornographiques, ils peuvent aussi être victimes de cyberharcèlement : cela commence, dès la cour de récréation, quand un enfant filme un de ses camarades et met la vidéo sur les réseaux sociaux. »

Mme Frédérique Meunier, pour le groupe LR :

« …le groupe Les Républicains ne cautionnera pas l’utilisation du téléphone portable à l’école dans le cadre des enseignements, qui présente le risque de déclencher des cancers chez nos enfants à l’école. »

Mme Nadia Essayan, pour le groupe MODEM :

« Il va donc de soi que nous sommes favorables aux mesures allant dans le sens d’une interdiction de l’usage personnel du portable, vue non seulement comme une mesure répressive, mais comme un moyen de répondre à des enjeux éducatifs. »

Mme Béatrice Descamps, pour le groupe UDI :

« L’usage non raisonné des téléphones portables conduit par ailleurs à des phénomènes de repli sur soi et à une sociabilité affadie. »

Mme Emmanuelle Anthoine, pour le groupe LR :

« Les enseignants vous le diront : la situation est pire encore au lycée, où les élèves sont pleinement immergés dans les réseaux sociaux. »

Mme Cathy Racon-Bouzon, rapporteure :

« Il est légitime de soulever la question de la surveillance, mais d’autres interdits, comme celui de se battre ou de fumer, sont respectés dans les établissements scolaires : les adultes qui encadrent nos enfants sont à même de surveiller ce qui se passe dans les cours de récréation et les cantines scolaires. »

Examen du rapport et du texte de la commission, mercredi 4 juillet 2018, sous la présidence de Mme Catherine Morin-Desailly

M. Stéphane Piednoir, rapporteur :

« Elle [l’évolution en cours] perturbe les enseignements et constitue l’un des facteurs de l’indiscipline en classe. Elle a un effet direct sur les capacités d’apprentissage et d’attention des élèves. »

« Par leurs fonctionnalités comme l’appareil photo ou l’accès à Internet, les smartphones sont l’outil principal de comportements inappropriés : prises de vue sans consentement, harcèlement sur Internet, exposition à la pornographie. »

« Enfin, si les problèmes liés au harcèlement sur Internet ne disparaissent pas, les comportements incriminés n’ont plus lieu dans l’enceinte de l’établissement scolaire. »

« Deux professeurs de psychologie cognitive spécialistes de la formation numérique ont souligné, lorsque nous les avons rencontrés, l’intérêt pédagogique limité des fonctionnalités de ces appareils. »

«  En revanche, il convient de supprimer la notion de citoyenneté numérique, floue et polysémique. »

M. Jacques Grosperrin :

« L’usage abusif de ce genre de technologies, que les élèves maîtrisent beaucoup mieux que nous, dans une période charnière de leur formation produit un détournement d’attention. »

M. André Gattolin :

« L’élargissement au lycée est essentiel. Pour enseigner en faculté, je peux vous dire que l’arrivée des tablettes a entraîné une perte totale d’attention pour 30 % des étudiants. »

M. Pierre Ouzoulias :

« Les élèves ne sont pas les seuls à utiliser les portables dans les classes. De ce point de vue, une interdiction totale du téléphone portable sur le temps scolaire pourrait être bénéfique. »

M. Max Brisson :

« Monsieur le rapporteur, vous dites que l’interdiction du téléphone portable dans les écoles va permettre aux enfants de se remettre à jouer au ballon – encore faudrait-il plutôt parler, en jargon de l’éducation nationale, de « référentiel bondissant ». Peut-être faudra-t-il une loi pour encadrer l’usage du référentiel bondissant dans les écoles ? »

Séance du 16 juillet 2018 au Sénat, première lecture

M. Jacques Grosperrin :

« …c’est un signal fort adressé aux élèves, aux parents, à la communauté éducative, à la société, sur la place de l’école, sur la transmission du savoir, sur le rôle de l’autorité. L’école est un lieu de travail ! »

Mme Laure Darcos :

« Nous sommes ici pour nous interroger sur les risques liés à une exposition à des contenus inappropriés dans l’enceinte des établissements scolaires, notamment à l’heure de la récréation et lors de la pause méridienne. En effet, il est à craindre que ces temps partagés puissent être l’occasion d’émulations malsaines liées à des phénomènes de groupe. Je pense à la consultation de vidéos pornographiques librement accessibles sur les plateformes de téléchargement et de streaming, de sites véhiculant des thèses complotistes, de blogs communautaristes incitant à la violence religieuse et propageant la haine antisémite la plus virulente, ou encore au cyberharcèlement. »

M. Max Brisson :

« En effet, si l’école est un lieu de transmission des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être, elle est aussi un lieu de prise de distance par rapport au quotidien, au bruit de la rue, une sorte de sanctuaire laïque et républicain. »

M. François Bonhomme :

« Internet est une formidable invention, mais nous savons tous qu’il fragilise le rapport forcément vertical, donc inégal, et légitimement hiérarchique entre le professeur et l’élève. Le téléphone portable est son cheval de Troie. Il est donc urgent de préserver et de sacraliser cette indispensable verticalité de l’école, tellement mise à mal en quelques années. »

« Nous pouvons tous observer le spectacle affligeant de ce que sont devenues les cours de création du fait de l’omniprésence du portable. »

« L’utilisation du téléphone portable à l’école est donc une véritable calamité. »

« Or ce n’est que dans la solitude que peut s’épanouir le goût de la lecture. C’est précisément cette solitude qu’internet fait disparaître. »

« C’est à l’écart et à l’abri d’internet que peuvent se former les élèves. Ils ont besoin d’être soustraits au monde environnant, à son agitation, à son brouhaha. Plus généralement, l’omniprésence du téléphone portable, c’est le règne de l’image au détriment de l’écrit, le flux de l’information immédiatement disponible, sans prise de distance possible, au détriment de la réflexion. »

« Le professeur, ainsi concurrencé, devient malgré lui animateur pour sauvegarder sa classe. »

« Autant l’usage d’un tableau blanc interactif peut être utile, car le professeur fait le lien entre les élèves et l’écran et tout le monde regarde le même contenu, autant les tablettes et les téléphones portables, a fortiori, sont des facteurs de distraction, d’éparpillement, de baisse de la concentration. »

« “Qu’en sera-t-il quand nous aurons des crétins connectés ?” s’interrogeait un philosophe. Remettons la connaissance, la transmission des savoirs au cœur de l’école. »

Séance du 26 juillet 2018 au Sénat

M. Martin Lévrier :

« …il aura fallu vingt ans pour admettre que l’usage du téléphone portable dans les établissements scolaires est préjudiciable à la pédagogie ! »

« Les élèves ne peuvent s’empêcher de consulter leur mobile en cours, ce qui diminue leur capacité de concentration. »

« Le discernement est un apprentissage. »

M. Jacques Grosperrin :

« Cela ne m’empêche pas, à titre personnel, d’être satisfait de ce texte, qui marque un signe fort d’autorité, dont notre système éducatif a bien besoin… »


Voilà.

Il y en avait beaucoup d’autres comme cela, la sélection ci-dessus ne constituant qu’un florilège de ces merveilles de paroles de comptoirs, de lieux communs, de banalités, de clichés éculés… de mensonges, de caricatures, d’amalgames. Il y a, par ailleurs, vous l’aurez noté, de nombreuses remarques fort justes mais tellement risibles, tant elles sont le témoignage constant des angoisses des parlementaires, empreintes de la certitude que l’école, leur école fantasmée, idéalisée, ne sera jamais plus celle d’avant. Ce en quoi ils ont évidemment raison.

Et puis, je ne voulais pas terminer ce billet sans remercier toutes et tous les rares parlementaires qui ont pris la parole pour s’opposer à cette loi si ringarde et fait, à l’occasion des débats, la preuve qu’on peut représenter le peuple et avoir un regard lucide, raisonné et ouvert sur ces questions.

Vous pourrez retrouver le texte de loi finalement voté derrière ce lien.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit image : By Louis Monzies (1849-1930) (Dorotheum) [Public domain], via Wikimedia Commons et Honoré Daumier [Public domain], via Wikimedia Commons

Pour citer cet article : Michel Guillou, « À la buvette, pendant la canicule, entre brèves de comptoirs, lieux communs et clichés éculés : florilège déraisonnable » in Culture numérique, 17 août 2018, https://www.culture-numerique.fr/?p=7692, consulté le 19 septembre 2018
Posted in Billets d'humeur, Ressources
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