En finir avec l’incantation des usages responsables ! Définitivement…

Toute l’histoire a commencé il y a un bon moment déjà, six ans, je crois, à la création du portail « Internet responsable » sur Eduscol. Pour avoir fait partie des gens dont on a, sur ce projet, sollicité l’avis, je peux témoigner avoir voulu faire avancer, avec d’autres, cette notion de culture et de développement de la responsabilité, au détriment d’autres démarches moins éducatives. Je vous assure que, à cette époque, ils n’étaient pas rares ceux qui auraient souhaité réprimer et sanctionner davantage ces pratiques numériques des jeunes si insupportables, les pratiques comme les jeunes, qu’il n’était décidément plus possible de laisser perturber déjà et tant le fonctionnement même de l’école.

Donc est arrivé le portail « Internet responsable », censé s’adresser à tous les publics, personnels cadres et enseignants, parents d’élèves, élèves. Très rapidement, cette dernière population est apparue comme n’étant qu’une cible bien secondaire du dispositif. À ma connaissance, on n’a jamais consulté sur ce sujet, par exemple, les élèves lycéens délégués au Conseil national de la vie lycéenne. Dommage, ils auraient eu tant à dire ! Et puis les contenus sont vite apparus pour l’essentiel comme professionnels, juridiques, réglementaires, reprenant çà et là de vieux contenus comme les fiches Légamédia ainsi que des documents venus d’ailleurs et surtout d’un peu n’importe où.

Des documents conçus tout exprès pour « parler » aux jeunes, aux élèves, comme l’excellent «Échanger, s’exprimer en ligne : trouver la bonne média-attitude », à la rédaction duquel j’ai participé, et qui avait été conçu, lui, en collaboration avec des élèves du Conseil académique de la vie lycéenne versaillaise, est noyé dans une page de ressources dont beaucoup semblent s’adresser aux jeunes. Pourtant, le vocabulaire choisi et les références juridiques sélectionnées destinent ces dernières plus volontiers à des adultes.

La responsabilité : une vertu immanente ?

À en croire les référentiels de compétences disponibles, les élèves, les jeunes devraient savoir de manière quasi innée quand ils sont responsables ou quand ils ne le sont pas.

S’agit-il d’adopter un comportement éthique ? Quelles sont les règles, conventions et valeurs de cette éthique ? Qui en rappelle les fondements ? La nétiquette dont tout le monde s’accorde à penser qu’elle définit les conventions sociales en ligne ne rappelle-t-elle pas des évidences immémoriales de la vie sociale ordinaire et non numérique, si tant est que cette dernière puisse s’affranchir du contexte numérique permanent ?

Nul ne le sait. Pour savoir ce qu’est être responsable, en trouvant des réponses à ces questions, il faut beaucoup, beaucoup chercher.

Étaient-elles responsables, ces collégiennes définitivement exclues en 2003 pour avoir abusé de la liberté de s’exprimer en insultant quelque peu sur un blogue l’un de leurs professeurs ? Je vous ai déjà raconté cette triste histoire. Était-il responsable, Ludovic, ce jeune écolier de CM2 qui faisait chez lui, le mercredi après-midi, des vidéos pas trop sympathiques à l’égard  de ses camarades et de son professeur ? Là encore, je vous ai déjà raconté tout cela dans un article titré « Internet responsable : l’irresponsabilité n’est décidément pas là où on la croit ». Exclu, lui aussi, définitivement aussi. Il s’est passé treize ans entre les deux événements. Que s’est-il passé entre temps ? Pas grand chose.

Est-il aujourd’hui responsable le jeune collégien qui a utilisé le terminal d’un de ses parents, en charge d’animer le fil Twitter du ministère de la Culture et a proféré des insanités pendant de longues heures ? Qui est le plus responsable dans l’histoire ? Ne s’agirait-il pas plutôt du parent incapable de sécuriser son terminal professionnel ou même de savoir précisément ce que fait son fils la nuit au lieu de dormir ?

Tous ces jeunes sont évidemment responsables devant la loi, comme leurs parents d’ailleurs. Mais étaient-ils capables d’assumer toute leur responsabilité, aucun d’entre eux n’ayant probablement jamais appris, de leurs parents comme à l’école, comment faire. Un simple coup d’œil à l’ensemble des référentiels de compétences disponibles montre que la notion de responsabilité, toujours mise en avant dès qu’il s’agit d’aborder la formation du jeune citoyen, apparaît toujours comme une évidence, un truisme éducatif qui ne mérite aucune explicitation.

On est ou on n’est pas responsable, c’est tout. Circulez !

Les risques et la défiance d’abord, avant toute opportunité

Il  y a définitivement quelque chose de cassé dans notre système éducatif. Depuis plus de dix ans, on apprend le numérique et l’Internet comme on apprend les MST, le sida, le tabac ou l’alcool. S’il est constant que l’éducation aux risques est au centre du travail éducatif pour ce qui concerne ces derniers, il n’est pas imaginable, dans mon esprit, de ne pas envisager d’abord d’évoquer les incroyables potentialités et opportunités du numérique avant, et bien avant, d’en envisager les risques.

Vous ne me croyez pas ? Sur le portail en référence, il existe une fiche réservée à la liberté d’expression. On peut y lire l’introduction suivante :

« En France, la liberté d’expression est consacrée par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. En revanche, la liberté d’expression n’est pas un droit absolu et elle se trouve affectée de nombreuses limites que les internautes ne doivent pas ignorer. »

Même si la tonalité de ces fiches est bien sûr plutôt de nature juridique, ses auteurs ne peuvent faire comme s’il ne s’agissait pas avant tout d’un portail à vocation éducative et pédagogique, proposé à à la lecture des enseignants et des élèves et ainsi totalement oublier d’expliquer pourquoi ce droit fondamental qu’est la liberté d’expression prend aujourd’hui, avec Internet, une dimension d’un tout autre ordre. J’ai expliqué ici-même pourquoi, aujourd’hui, il devenait urgent et important d’apprendre à exercer ce droit, pourquoi cette liberté devenait un enjeu éducatif de toute première importance. Ce qui n’exclut nullement d’évoquer les limites et les risques, car il en existe, et ce d’autant plus facilement qu’on a mobilisé son appétit et son énergie à tirer de l’exercice de cette liberté ce qu’il y a de meilleur.

Cette attitude profondément anti-éducative s’insinue doucement dans les projets des enseignants et leurs pratiques professionnelles, y compris chez celles ou ceux qui semblent être en connexion avec l’innovation numérique et leur temps. Ainsi, tout récemment, a été publié le travail très intéressant de deux professeures d’anglais « Stop the Cyberbullies », qui me semble d’excellente facture et mérite d’être valorisé… s’il n’était précédé, dans sa présentation, de prolégomènes ahurissants :

« En effet, nos élèves sont habitués à se servir des réseaux sociaux pour publier tout et n’importe quoi, ce qui peut parfois amener aux dérives que nous connaissons : le cyberharcèlement. »

Quel manque absolu de bienveillance, quelle terrible absence de lucidité, quelle frousse, car il ne s’agit de rien d’autre ! Comment oser comparer l’extraordinaire et richissime production numérique des jeunes, tous médias et supports confondus, avec les manquements observés çà et là ? Et comme ce propos use d’un misérable sophisme en amenant le harcèlement sur le tapis, il convient de rappeler que cette conduite abusive et parfois criminelle sait parfaitement et malheureusement, bien sûr, s’affranchir du numérique. En l’occurrence, l’irresponsabilité et le « tout et n’importe quoi » est bien du côté des adultes.

Les usages responsables : un oxymore ?

Il peut être intéressant de reprendre les premiers mots cités ci-dessus « nos élèves sont habitués à se servir des réseaux sociaux » qui sont l’éclatant témoignage de l’incompréhension des adultes. Les jeunes, les élèves, ne se « servent » pas des réseaux sociaux, comme d’autres se servent des transports en commun et en sont des usagers, ils s’y engagent, résolument et avec enthousiasme, s’y construisent une personnalité et une identité en ligne, y nouent des relations sociales riches et fécondes, s’approprient ces lieux virtuels pour en faire — c’est difficile, parfois — leur bien commun et public, y produisent des écrits, des sons, des images, y exercent une liberté fondamentale, échangent, partagent, enrichissent ce qui circule dans le flux réticulaire.

Dans ces conditions, il ne s’agit en aucun cas d’usages. En aucun cas. Il est plus que temps que ce mot creux et insignifiant disparaisse du vocabulaire de ceux que les pratiques pédagogiques en classe ou les pratiques numériques personnelles des jeunes intéressent ou passionnent.

Quant à la responsabilité, dont j’ai dit qu’il convenait d’en préciser le champ de compétences, pour que chacun, à commencer par les jeunes, puisse l’acquérir peu à peu, en même temps qu’une citoyenneté numérique, elle est totalement incompatible avec la posture d’usager consommateur à laquelle on s’acharne à les réduire. La responsabilité ne se construit durablement que dans l’engagement. Il est nécessaire de s’en convaincre.

Comment ? Je l’ai déjà dit ? Oui, et vous n’avez pas fini de m’entendre à ce sujet…

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit image : Pixabay

Pour citer cet article : Michel Guillou, « En finir avec l’incantation des usages responsables ! Définitivement… » in Culture numérique, 20 juillet 2017, https://www.culture-numerique.fr/?p=6139, consulté le 21 octobre 2017
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2 commentaires sur “En finir avec l’incantation des usages responsables ! Définitivement…
  1. fbgallet@gmail.com' Fabrice Gallet dit :

    Je partage tout à fait le consat que la formule “usages responsables” sonne souvent creux et que l’appel à la responsabilité reste, bien au-delà du numérique, le plus souvent orphelin de toute précision sur la pensée éthique que cela suppose.
    Mais je ne vois pas bien pourquoi il faudrait impérativement en expurger les termes de la langue française ! Vous semblez précipitamment (par agacement, je suppose, plus que par ignorance) négliger la richesse du terme “usage”, qui a d’ailleurs maints usages et qui ne saurait se réduire à la jouissance passive et ponctuelle d’un service sur lequel on n’a aucune prise et qui n’a pas d’autre valeur que celle de satisfaire un besoin déterminé, ni à la servile satisfaction du consommateur.
    En réalité, aucun usage des dispositifs techniques qui nous sont devenus usuels au point que la sociétés et les individus évoluent conjointement à eux ne peut être réduit au simple emploi ponctuel d’un moyen par ailleurs indifférent et étranger à nos vies. D’ailleurs notre posture d’usager des transports en communs n’est pas si neutre et peut aussi bien relever d’un engagement, sans parler de la complexité culturelle de l’usage que nous faisons de la voiture. Et je ne vois pas bien ce qu’il y aurait d’inadmissible à parler des différents usages de la voiture, en remarquant bien qu’il y a précisément des usages, c’est-à-dire des habituelles culturelles, qui dépassent largement le simple emploi comme moyen de transport d’un point à un autre. Et si une “posture d’usager consommateur” domine là-aussi, je doute fort qu’en renonçant au mot “usager” ou au verbe “conduire” on change quoi que ce soit à la posture.
    “Il est plus que temps que ce mot creux et insignifiant disparaisse du vocabulaire…”, voilà une “incantation” bien vaine! En admettant même que le vocabulaire doive changer (car je ne nie pas qu’il ait aussi son effet sur la manière d’envisager les choses), ce n’est certainement pas en déplorant un usage linguistique qu’on parvient à faire que toute une population en change. Et pour le coup, il me semble que parler “d’usages du numériques” est un usage qui ne porte pas nécessairement l’ignorance et l’aveuglement que vous dénoncez un peu vite, au point qu’il mériterait une sorte de censure (qu’il “disparaisse du vocabulaire”).

    • Oui, vous avez raison, je suis agacé. Très. Par le vide absolu du langage officiel, pour ne pas dire institutionnel, qui ressasse de l’usage à force de déclarations ou de prises de paroles. Il n’y a rien derrière ce mot, le plus souvent, juste de l’ignorance…

      Vous me faites un bien mauvais procès : je n’ai jamais souhaité la disparition du mot « usage » du vocabulaire en général (qui, en sociologie, en linguistique, en droit comme dans d’autres disciplines, a un sens bien précis et adéquat) mais du vocabulaire de ceux qui s’intéressent au numérique éducatif ou au numérique en tant que paradigme culturel et social.

      Dans ces cas-là, et c’est ce que j’ai voulu dire, ce mot peut être remplacé par d’autres mots plus signifiants. Je raconte parfois avoir assisté à une table ronde sur ce sujet où 3 intervenants parlaient d’usages du numérique (une sorte de barbarisme pour moi, car le numérique n’est pas un outil) sans qu’aucun ne parle de la même chose, statistiques, engagement, pratiques professionnelles.

      Reconnaissez aussi que ce n’est pas le propos principal de ce billet.

      Merci pour la lecture critique.

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