De l’informatique, du numérique et du bordel ambiant…

Le bordel ambiant, ce n’est plus exactement celui qui était cher à Roland Moreno mais celui dont la mise en œuvre systématique, dès le début des années 90, dans le développement des réseaux informatiques des collèges et lycées, a tant fait pour l’émergence puis la banalisation des usages.

C’était le temps des pionniers, de leurs initiatives débridées, dérégulées, enthousiastes, innovantes. L’institution montrait juste un peu de curiosité, sans pouvoir vraiment s’opposer. C’était déjà ça.

On faisait de l’informatique, sans vraiment savoir…

Bits

Vingt après, les choses ont pas mal changé.

Sont successivement apparues les Tic, les Tice, les Tuic, en référence au socle commun des connaissances et des compétences. Et puis, à la remorque de la société, l’école s’est peu à peu mise au numérique.

Pourtant, les différents partenaires de l’école, médias, associations, collectivités…, l’institution elle-même, continuent d’entretenir, de manière maladroite et confuse, un autre bordel ambiant, de nature sémantique, cette fois, en mélangeant, sciemment ou non, toutes ces notions.

Un certain nombre d’informations récentes, d’articles de presse, de points de vue sur le sujet montrent bien à quel point cette invraisemblable confusion continue d’obscurcir le paysage…

Un exemple : Slate nous propose, pendant la campagne électorale de nous interroger sur le programme d’un candidat pour ce qui concerne l’éducation numérique. Et de s’interroger sur l’éventualité de la création d’une nouvelle filière numérique, finalement démentie et transformée en enseignement de spécialité, dont on nous dit qu’il existe déjà sous la forme de l’option, réservée aux seuls élèves de terminale S (pourquoi, grands dieux !) et appelée « Informatique et sciences du numérique », dont on a déjà dit tant de mal ici-même.

Qu’est-ce que l’informatique et les autres disciplines scientifiques du domaine ont à voir avec le numérique ? Le lien existe, bien entendu, mais il est si ténu !

Et Slate de plaider — c’est son droit mais ça n’a pas grand chose à voir avec le sujet — pour un véritable volet informatique dans les programmes…

Le lendemain même, sur un blog de Lemonde.fr, un autre article nous apprend que le même programme du même candidat prévoit que les enfants pourront apprendre à l’école la dactylographie, mais aussi qu’une option (la même ?), finalement proposée de manière transitoire aux terminales S et STI2D, serait plus tard proposée à tous les lycéens :

« Il n’y a pas de raison de réserver ce type d’enseignement aux seuls lycéens de ces deux séries […]. Le numérique concerne tous les champs de la société et il faut sortir d’une vision où il ne serait l’apanage que des seuls scientifiques : le numérique touche aux métiers de l’écriture, de la recherche en sciences sociales, au monde de l’économie, au médico-social, à la gestion… Il jouera également un rôle central pour la citoyenneté de demain. »

Ah ! Voilà qui est plus clair ! Et c’est la première fois que je vois exprimée ainsi une vision globale du numérique et non seulement scientifique ou réduite à la seule science informatique !

Au-delà des projets, revenons un instant à la circulaire de rentrée qui vient, il y a 2 jours, d’être publiée sur le site du ministère. Autour des mots-clés « Personnaliser » et « Responsabiliser », elle s’articule autour de neuf grands axes. L’un d’entre eux, intitulé «   Encourager la dynamique pédagogique et l’innovation », évoque le numérique qui « constitue un atout et un levier pour aider les enseignants et faciliter les apprentissages ». Une annexe insiste sur le B2i renouvelé (brevet informatique et Internet) comme vecteur d’une nouvelle éducation à la responsabilité et évoque la création, au lycée, d’une mention informatique et Internet, dont on ne sait encore si elle sera intégrée au baccalauréat.

Même si l’on comprend qu’Internet préoccupe l’école, on comprend mal pourquoi l’éducation à la responsabilité de ses usages devrait se restreindre à son seul périmètre et ne pourrait pas être étendue aux usages de tous les réseaux. Mais passons… En revanche, on comprend encore plus mal la persistance anachronique de l’informatique dans ce chantier.

Je rappelle les objectifs du B2i, qui valent pour tous les niveaux, de l’école au lycée : « Faire une utilisation raisonnée des technologies de l’information et de la communication, […] percevoir les possibilités et les limites des traitements informatisés, […] faire preuve d’esprit critique face aux résultats de ces traitements, […] identifier les contraintes juridiques et sociales dans lesquelles s’inscrivent ces utilisations. ».

Je le répète pour que ça soit bien entendu : quel rapport avec l’informatique ?

Si les traitements informatisés appartiennent clairement au domaine de l’informatique, les enjeux citoyens qui concernent la perception de leurs limites s’en éloignent de beaucoup. Pourquoi laisser persister une telle ambiguïté ?

N’est-il pas aussi raisonnable d’imaginer que l’utilisation réitérée de ces appellations techniques ou scientifiques contribue à éloigner du numérique, avec lequel elles sont malheureusement et à tort confondues, ceux qui voudraient s’y engager ?

Convient-il d’enseigner la typographie et la calligraphie pour mieux savoir lire ? Sans doute… Un peu.

Convient-il d’apprendre la mécanique ou l’aérodynamique pour savoir conduire une voiture ? Quelques rudiments ne sont pas inutiles mais il est assurément bien plus important de connaître le code de la route.

Convient-il d’apprendre l’informatique pour devenir un citoyen ? Et un citoyen acteur de la société numérique ? Sans doute aussi la compréhension du code, des algorithmes et des mécanismes de gestion des données, le mode de fonctionnement des machines et des logiciels sont-ils importants mais les enjeux du numérique sont tels qu’il y a sans doute d’autres priorités.

À l’école de les fixer !

Mais il revient aussi à l’école de fuir autant qu’elle peut les amalgames et les dérives sémantiques, et ceux qui les véhiculent, qui voudraient nous faire prendre des vessies pour des lanternes et l’informatique pour le numérique.

Finalement, Moreno n’avait pas toujours raison, il n’y a pas que du bon à retirer du bordel ambiant.

Michel Guillou @michelguillou

Licence Creative Commons

Crédit photo : Kaptain Kobold via photopin cc

Pour citer cet article : Michel Guillou, « De l’informatique, du numérique et du bordel ambiant… » in Culture numérique, 31 mars 2012, https://www.culture-numerique.fr/?p=568, consulté le 15 juillet 2019
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