Chacun doit pouvoir faire des fautes d’orthographe sur Internet…

Portnawak

…Voire faire ou écrire n’importe quoi… C’est un sujet auquel j’attache de l’importance et que j’ai déjà abordé, il y a un moment déjà, dans un billet où je tentais de faire l’éloge de la médiocrité. L’idée m’en est (re)venue à la suite d’une conversation dans laquelle une geekette avertie m’expliquait que le problème de l’école résidait, à son avis, dans le fait que les apprentissages fondamentaux n’y étaient plus enseignés : compter, lire, écrire. Pour preuve, ajoutait-elle, le nombre impressionnant de fautes d’orthographe qu’on peut trouver partout, à commencer par les textes en ligne…

Bon, je passe rapidement sur le fait que ce n’est pas l’orthographe qui fait la qualité d’un texte. Disons que ça aide… Mais les écrivains peu doués sont pléthore, c’est bien connu, à commencer par Marcel Proust, le pauvre, dit-on, qui constellait ses écrits de fautes grossières. Par ailleurs, personne n’est à l’abri de la faute de frappe qui déconcerte le lecteur… Lire, certes, mais pourquoi relire ?

On peut s’attarder en revanche sur l’observation des faits : il y aurait donc des gens peu cultivés ou peu instruits — ils font des fautes — qui auraient accès à l’expression publique, via leurs blogues personnels, leurs commentaires un peu partout, leurs questions et réponses sur des forums en ligne, leurs participations à des plateformes d’enseignement en ligne, leurs messages sur les réseaux sociaux, leurs tweets, que sais-je encore ?

Les outrecuidants !

Internet est ainsi fait, en effet, qui a donné à tous, c’est-à-dire à chacun qui dispose, à titre personnel ou dans un espace public, d’un accès à l’Internet, la possibilité d’une expression libre, sans entraves autres que celles que la loi lui impose, universelle, disposant donc d’un auditoire illimité. Et c’est nouveau, ça vient de sortir, après des siècles et des siècles de frustration… Chacun n’avait alors au mieux que la possibilité de crier bien fort, juché sur une chaise, sur la place du village, et d’espérer être entendu, écouté parfois, compris plus rarement. Ou, mais alors beaucoup plus rarement encore, lui fallait-il attendre d’être très instruit, choisi, élu, pour espérer écrire et espérer encore que ces écrits puissent être lus ailleurs par d’autres, parfois plusieurs décennies ou siècles plus tard…

Donc Internet a permis à chacun d’exercer enfin son droit universel à l’expression publique, ouvrant la voie à sa liberté d’opinion, de manière conforme à l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 comme suit :

« Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

C’est un droit fondamental. C’est un truisme mais il n’est pas inutile de le rappeler. Pour ma part, je ne m’en prive jamais.

Je reviens à nos fautes d’orthographe. Donc, n’importe qui aujourd’hui peut ouvrir un blogue — ce ne sont pas les plateformes qui manquent  ! — et écrire ce qu’il veut, voire faire ce qu’il veut, produire des images fixes ou animées, des vidéos, en faisant d’énormes fautes de goût — c’est le cas de la très grande majorité des instagramistes, par exemple —, d’énormes fautes de style, de syntaxe, de grammaire, d’orthographe même… et on voudrait le priver de ça ! De cette liberté fondamentale à laquelle quelques-uns, très rares, accédaient il y a quinze ans, de laquelle presque tout le monde était privé il y a à peine vingt-cinq ans !

Faut-il le répéter ? Vive les fautes d’orthographe ! Vive la médiocrité !

Dès lors que chacun peut user librement ce droit à l’expression publique, chacun peut aussi en abuser. En juste conséquence, je réclame moi aussi mon droit à ne pas en prendre connaissance. Ainsi, je ne lis que très rarement, pour ne pas dire jamais, les commentaires, à la suite des articles de blogues, qui sont la plupart du temps d’une rare indigence. De la même manière, je me suis peu à peu éloigné des forums du web ou sur Usenet où s’expriment, de plus en plus, de pauvres et lamentables opinions émises par des contributeurs — un bien grand mot ! — haineux et anonymes. C’est mon choix, un choix forcé aussi par le peu de temps dont je dispose.

Les enjeux éducatifs

Pour en revenir aux compétences fondamentales dont l’école n’assurerait plus l’enseignement, ce qui est faux, évidemment, il est une nouvelle compétence, née de la possibilité pour chacun d’exercer enfin ce droit à l’expression, dont l’école ne se préoccupe guère et dont il conviendrait qu’elle la prenne enfin en charge.

J’ai déjà eu l’occasion de le dire et le répète : publier doit maintenant s’apprendre, à l’égal des autres compétences de base. Publier, confronter son opinion à celle du public, de tous les autres, selon la forme qui convient à cette publication, son, image, écrit, est un exercice dont les codes, les mécanismes, les contraintes, les limites s’apprennent, doivent s’apprendre et se comprendre, à l’école.

Comment concevoir l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, de l’écriture numérique en particulier, sans tenir compte des enjeux éducatifs et citoyens de la publication ? Comment réfléchir aux objectifs d’accompagnement de l’expression responsable et autonome des élèves hors du champ d’une éducation aux médias rénovée, enrichie de la littératie et des humanités numériques ?

Comment l’école a-t-elle enfin osé réprimer sévèrement les pratiques faites par de jeunes élèves de l’exercice de ce droit — je pense en particulier aux excès observés jadis sur les « skyblogs », aujourd’hui sur les réseaux sociaux, demain ailleurs — alors qu’elle ne s’est jamais, à aucun moment, préoccupée d’apprendre à ces jeunes élèves ces éléments de codes, même si Internet en produit d’autres, d’apprendre aussi ces convenances, les limites propres à la publication ? Il en va de même des pratiques mises en œuvre avec d’autres outils numériques qui sont utilisés aussi pour partager, échanger, communiquer par les jeunes, cette fois dans des cercles plus restreints, lesquels outils sont interdits, bannis, honnis, stigmatisés, en dépit de toute raison.

Et, pour dire les choses clairement, si un jour la société et l’école prennent enfin conscience des enjeux hautement éducatifs de la publication, il s’agira bien d’apprendre à produire et à construire, à co-construire parfois, plutôt que d’apprendre à utiliser ou à consommer.

Alors, et alors seulement, y aura-t-il plus de citoyens responsables de leurs publications faisant moins de fautes d’orthographe…

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : côtedeboeufsauceechalotte via photopin cc

 

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