Apprendre à publier à 10 ans, n’est-ce pas trop tôt ?

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Curieusement, la question en titre m’a récemment été posée presque en ces mêmes termes par un twitto avec lequel nous échangions à propos de tout autre chose. Une fois passé le trouble consécutif à cette curieuse consultation numérique, qui m’a un court moment étonné, j’ai cru pouvoir répondre ce qui suit :

Cet échange amène deux remarques de ma part. La première est que j’avais manifestement mal lu la question : pour moi, le mot fort est « publier », peu importe que cela soit sur Twitter, dont la mention explicite m’avait échappé, ou ailleurs. La deuxième est qu’au-delà de ce tweet qui constitue évidemment un terrible raccourci, j’ai quasiment promis une réponse plus longue et argumentée. Ce sera l’objet de ce billet…

Publier, une compétence fondamentale pour exercer une liberté

Vous savez, si vous me lisez, quelle importance j’attache à cet apprentissage dont j’avais souhaité que sa mention apparaisse clairement dans les compétences attendues du nouveau socle (1), dont la rédaction récente est passée à côté de l’occasion historique de l’imposer clairement.

Oiseau bleuVous savez encore — je vous en ai déjà parlé longuement (2, 3) — combien les apprentissages qui permettent d’acquérir cette compétence sont étroitement liés à un autre fait historique : pour la première fois, chacun accède à l’exercice potentiel d’un droit à la portée maintenant universelle : la liberté d’expression.

Tout dernièrement, à la suite d’un rapport parlementaire, j’avais relayé enfin l’excellente proposition n° 80 qui proposait d’instituer un droit pour chacun d’accéder à la « littératie » numérique (4). Dans mon esprit, cette littératie doit permettre à chaque jeune citoyen d’accéder à des potentialités d’acteur autonome et responsable de la société numérique (5), au-delà de celles d’usager, posture à laquelle beaucoup rêvent de le confiner.

Exercer sa liberté à s’exprimer et publier, c’est souvent compliqué

Tout n’est jamais très simple à ce sujet. Chacun est généralement prêt à défiler dans la rue et rejoindre un large consensus national pour défendre la liberté d’expression, voir les grandes manifestations des 10 et 11 janvier derniers. Plusieurs mois après, cela n’empêche nullement nos parlementaires d’adopter des lois qui, au prétexte de lutter contre le terrorisme, portent un coup fatal aux droits fondamentaux des citoyens. Des études récentes montrent d’ailleurs de manière très claire un recul net de la liberté d’expression en France.

Il en va de même des jeunes et des élèves. Ils sont bien sûr capables, comme ceux très nombreux qui soutenaient, plusieurs mois après les événements de janvier dernier, les rédacteurs d’un journal lycéen menacés, de descendre dans la rue pour défendre cette liberté fondamentale :

On peut légitimement se demander pourtant s’il convient de leur faire confiance à ce sujet. On a vu tout récemment comment les organisations lycéennes étaient violemment intervenues pour exiger la censure administrative, sans jugement, d’une application en ligne (6), s’alignant en cela sur les réflexes habituels de l’école qui, lorsque le numérique la confronte à un problème éducatif, choisit stupidement et toujours des solutions radicales et techniques (7).

Il convient enfin de rappeler que, de manière minoritaire néanmoins, les adultes, acteurs et partenaires de l’école, professeurs et parents, se disent massivement opposés à ce que l’école se préoccupe de cela (8). Ils sont 40 % des parents et 30 % des professeurs à dire nettement que « publier et s’exprimer sur le web » ne sont pas des compétences attendues par l’école.

Les élèves ne sont pas en reste puisque le même pourcentage, 30 %, d’entre eux se déclarent opposés à l’acquisition de ces nouvelles compétences.

N’en déplaise aux réactionnaires frileux de tous âges et de toutes engeances, voir ci-dessus, l’école n’a pas le choix.

Elle ne pourra plus longtemps faire comme si elle ne savait pas que, déjà, des jeunes publient des centaines de textos et de messages chaque jour, mettent en ligne et partagent des photos, des images, des vidéos, des sons et de la musique, des textes plus ou moins élaborés, dans des espaces plus ou moins publics. Et qu’il s’agit très souvent de productions originales, personnelles ou collectives, de grande qualité.

Antarctica_november_2007Alors, peut-on publier avant 10 ans ?

Bien sûr qu’on peut ! On doit essayer. Si un enfant en a envie, ouvrir un blogue, écrire ses premiers articles, publier ses premières photos, prendre un compte sur Twitter ou un autre réseau social, observer longuement ce qui s’y passe, nouer des premiers contacts et s’essayer à commenter l’actualité ou donner son avis sous le regard d’abord complice puis bienveillant de ses parents, sont toutes des activités hautement enrichissantes et éducatives. Confronter ses créations, ses productions, ses écrits, si pauvres ou hésitants encore soient-ils, au regard des autres, où qu’ils soient, n’expose qu’au seul risque de la critique, du grand luxe en quelque sorte, que cette critique soit négative ou qu’elle soit positive.

Apprendre à publier, c’est apprendre à écrire, à rédiger, à argumenter, à composer, à débattre. C’est aussi apprendre à choisir ses angles et ses gammes, à construire, à se construire, à exercer son libre arbitre, à penser par soi-même… à se nourrir de la lecture de l’autre.

Et l’âge n’a que peu d’importance si la publication, où et quelle qu’elle soit, est faite sous l’œil bienveillant, je le répète, des parents et sous leur responsabilité. Il va de soi, par exemple, je le sais bien, que la plupart des réseaux sociaux exigent bien souvent de ceux qui s’en servent un âge minimum et que, dans ces cas-là, la connivence et l’accord des parents doivent être complets.

De même, l’école va avoir l’obligation, tôt ou tard, d’accompagner plutôt que de censurer, de permettre a priori plutôt que d’interdire — rien ne m’agace plus en ce moment que ces formulaires qui circulent de modèles de demandes d’autorisation destinés à la hiérarchie émanant des professeurs des écoles qui veulent se lancer dans des Twittclasses ! —, de susciter et d’encourager plutôt que de faire l’autruche ou de freiner des quatre fers. Je sais, j’aime ces images animales.

Mais, ça, l’engagement de l’école dans son siècle, c’est une autre histoire, qui a très sérieusement tendance à m’échauffer.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : par Dan Pancamo [CC BY-SA 2.0], via Wikimedia Commons

  1. Socle : tous les élèves doivent savoir publier https://www.culture-numerique.fr/?p=843
  2. Exercer sa liberté d’expression, ça doit s’apprendre aussi à l’école https://www.culture-numerique.fr/?p=1248
  3. La liberté d’expression doit impérativement s’enseigner https://www.culture-numerique.fr/?p=2562
  4. Instituer un droit pour chaque jeune citoyen d’accéder à la littératie numérique https://www.culture-numerique.fr/?p=4077
  5. Apprendre aux plus jeunes à devenir des acteurs autonomes et responsables du numérique https://www.culture-numerique.fr/?p=3380
  6. Liberté d’expression : faut-il encore faire confiance aux jeunes pour la défendre ? https://www.culture-numerique.fr/?p=3325
  7. Chronique de la censure ordinaire en milieu éducatif https://www.culture-numerique.fr/?p=933
  8. Engagement numérique de l’école : quelques bonnes raisons de craindre le pire… https://www.culture-numerique.fr/?p=2956
Pour citer cet article : Michel Guillou, « Apprendre à publier à 10 ans, n’est-ce pas trop tôt ? » in Culture numérique, 29 octobre 2015, https://www.culture-numerique.fr/?p=4154, consulté le 21 juillet 2018
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