Idées fausses, troubles et archaïsmes numériques

Outillage

On nage en pleine confusion ! Je lisais ce matin, reproduit sur Educavox, un texte dont le but est de faire le point sur… En fait, on n’en comprend pas trop bien les motivations, même si l’on semble deviner qu’il s’agit de promouvoir l’enseignement de l’informatique et du code. Mais l’auteure parle à l’évidence de sujets qu’elle ne maîtrise pas. Elle commence par accumuler les syllogismes, dont le principal et le plus couru énonce qu’il convient d’enseigner le numérique donc l’informatique. Elle mélange tout ensuite en titrant sur « HTML comme 3e langue » (quelles sont les deux autres ? mystère !) car, si HTML est bien un langage de balisage et de description de page, il n’est en aucun cas un langage de programmation. Elle confond encore création et publication, programmation et fabrication. Cerise sur le gâteau enfin, tout en concédant ne pas savoir quels langages on utilise à la Code Academy, elle annonce toute fière savoir que l’école 42 privilégie UNIX, qui n’est pas un langage mais un système d’exploitation !

Allez y comprendre quelque chose !

Ce texte est assez emblématique d’un état assez vaporeux de la réflexion sur tous ces sujets, au cœur du numérique, dont le point d’orgue fut, sans doute, l’inénarrable, désopilant mais néanmoins comminatoire rapport de l’Académie des sciences de 2013.

Des technologies vraiment « nouvelles » ?

Je reviens un instant sur l’auteure journaliste du texte en première référence puisqu’elle se présente, à l’image de nombre d’autres, comme spécialiste des NTIC. Elle n’est pas la seule à faire précéder l’acronyme TIC du « N » signifiant « Nouvelles ». C’est d’ailleurs assez convenu que, dans tous les domaines dont celui de l’éducation, on se présente comme « intéressé par » ou spécialiste des technologies « nouvelles » ou des nouvelles technologies.

À vouloir se forger ainsi un petit air de modernité, en se disant féru de la nouveauté, à défaut de l’innovation, on n’aboutit généralement qu’à ne montrer de soi-même qu’un peu de ringardise car il y a belle lurette que les technologies ou les techniques du numérique ne sont pas ou plus nouvelles !

Très loin de là. La plupart des concepts, des idées, des documents de référence, des techniques de l’Internet et du numérique ont déjà plusieurs décennies et la recherche, le développement et l’innovation d’aujourd’hui ne sont que la simple continuation de ce qui a été largement commencé il y a bien longtemps déjà.

« Faire entrer le numérique à l’école »

Là aussi ou encore, il s’agit d’une phrase très largement ressassée par les cadres pédagogiques dans les réunions éponymes — les cadres administratifs, eux, ne connaissant que l’informatique et encore, de cette dernière, la seule partie émergée de la bureautique.

Par cette phrase, il s’agit donc, pour cet encadrement et les professeurs les plus concernés, de faire comprendre que l’école est ce qu’elle est, intangible, immuable, séculaire, avec ses apprentissages, modalités d’enseignement, méthodes et programmes propres et que le numérique doit peu à peu pénétrer tout cela, par la magie de la supposée notoire formidable capacité de l’école à s’ouvrir au monde qui l’entoure.

Le problème, c’est que ce monde, son économie, sa politique, ses services, son organisation sociale, ne l’ont pas attendue et que le numérique est déjà partout. Sauf à l’école. Je ne caricature pas. Je m’en expliquerai.

Il convient donc simplement a contrario que l’école aille résolument à la rencontre du numérique et fasse un pas — plus encore serait le mieux — pour essayer de le comprendre et d’en intégrer les enjeux et les formidables potentialités. Compte tenu de ce qu’il est possible d’observer aujourd’hui, toutes sortes d’initiatives privées autant collatérales que douteuses, si bien décrites par E. Davidenkoff, qui risquent de mettre à mal ses valeurs immémoriales, il est temps que l’école se préoccupe d’aller à la rencontre du numérique avant d’attendre que celui-ci vienne à elle, façon tsunami.

Les médias bruissent des efforts que font la société et l’économie pour s’adapter au numérique, aux contraintes et promesses pour demain, aux métiers dont personne ne sait encore ce qu’ils seront… Que fait le système éducatif, pour sa part, pour former les élèves et les préparer comme il convient à affronter ces défis ?

Avez-vous vu mes beaux outils numériques ?

C’est un sujet sur lequel je reviens souvent ces derniers temps car il me paraît symptomatique de l’époque que nous vivons. J’ai récemment encore dit tout le mal que les technologies et les acronymes abscons qu’on utilise pour les désigner avaient fait au numérique éducatif.

Les enseignants, pour leur part et pour la très grande majorité d’entre eux, ont mis beaucoup de temps à comprendre que le numérique, ce n’est pas que de l’informatique — rassurez-vous ! du côté de l’Académie des sciences, on n’a pas encore compris. Il convient pourtant, maintenant, d’aller plus loin et de comprendre que le numérique, ce n’est pas que des technologies ou des outils.

Et pourtant, à entendre sur le sujet tous ceux qui s’expriment et qu’on cite, à commencer par Michel Serres ou Bernard Stiegler hors l’école, il n’y a pas de doute : le numérique, ça change tout, de fond en comble, la société, l’économie, les sciences, les techniques bien sûr, mais aussi les modes de pensée, de construction du lien social, d’accès aux connaissances. Dans le système éducatif, on semble aussi avoir compris l’importance du changement d’approche :

Vincent Peillon (profitons-en, il n’est plus là pour très longtemps, semble-t-il) : « Il s’agit d’accompagner réellement une transformation majeure, que certains qualifient d’historique et qui est une transformation de civilisation » ; « Le numérique est d’une importance identique à l’invention d’abord de l’écriture puis de l’imprimerie ».

Alain Boissinot : « Il devient à la fois possible et nécessaire, grâce au numérique, d’enseigner autrement ».

Pourtant, un peu partout, dans les académies et les départements, l’encadrement, les professeurs, comme s’ils étaient sourds à ce qu’on leur dit « là-haut », n’ont que le mot « outil » à la bouche, dans les textes et les paroles publiques, en se référant aux bienfaits supposés d’outils numériques salvateurs, comme s’il allait de soi que leur seule présence en classe allait tout modifier ! On trépigne, on s’impatiente, pour avoir le dernier matériel bling-bling à la mode. Mais on est très loin du compte ! Jamais un tableau numérique, aussi sophistiqué soit-il, n’a changé quoi que ce soit à la posture de l’enseignant ! Jamais une tablette n’a résolu les difficultés de mémorisation ! Un MOOC n’a jamais résolu non plus les problèmes d’attention et de concentration… Et demain, à condition qu’ils ne soient plus scandaleusement honnis, les terminaux numériques personnels des élèves n’apporteront non plus par eux-mêmes aucune solution.

Pour ma part, je n’en peux plus : on assiste à un défilé utilitaire clinquant et bruyant mais totalement vain. Dans les collectivités, on fait tourner les bons de commande mais, dans le fond, rien n’a changé, les estrades sont toujours là et les cours de cinquante-cinq minutes, toujours aussi magistraux pour l’essentiel, se déroulent toujours face à trente-cinq élèves sagement assis dans une salle rectangulaire et close. Et on prépare l’examen, plusieurs années à l’avance, parfois, qui n’est jamais numérique, lui, soyez-en certain.

Dans les académies, dans les séances de formation, en présentiel ou en ligne, on forme aux outils ! Au ministère, pour montrer l’efficacité de sa politique, comme si on était sourd aux paroles du ministre, on développe des outils et services en ligne à destination des élèves décrocheurs, des parents, des enseignants, des cadres.

Le socle commun de connaissances et de compétences, lui, propose, à l’inverse de la logique qui prévaut pour l’accès à la culture humaniste, artistique, scientifique, technologique…, de permettre aux élèves, plutôt que d’accéder à la culture numérique de ce siècle, de travailler à acquérir la maîtrise des techniques usuelles et de vérifier les compétences des élèves à se servir de l’arsenal utilitaire idoine. Rassurez-vous, la même logique strictement et presque exclusivement utilitaire prévaut pour le B2i des lycéens et le C2i des étudiants, apprentis professeurs ou pas.

À cette allure et avec cet absolu manque de distance et cette incapacité à dire où sont les priorités, l’école va droit dans le mur !

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Alain Bachellier via photopin cc

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2 commentaires sur “Idées fausses, troubles et archaïsmes numériques
  1. Cet article était effectivement du grand n’importe quoi mélangé avec du pur délire. Même pour un informaticien “codeur”. Ça donne envie de s’y mettre même (à l’explication de ce que c’est que la programmation). C’est hallucinant cette espèce de fantasme collectif.

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