La grande illusion du tampon institutionnel

Tampons

La période qui vient de se terminer a été tardivement riche de propositions diverses pour faire avancer l’école numérique. Parmi elles, de bonnes idées bien sûr, mais aussi des propositions complètement farfelues. Tout ça ne serait pas si grave si ces idées-là n’étaient pas le reflet d’un large consensus du côté de l’encadrement pédagogique de la grande maison Éducation nationale.

De quoi s’agit-il ? Il persiste l’idée — un rêve, une folie, un mirage ! — largement partagée par les corps d’inspection, de l’inspection générale aux inspecteurs de circonscription du 1er degré, que les ressources utilisées par les professeurs doivent avoir été validées !

Quand ces ressources pédagogiques étaient rares, il y a quelques décennies à peine, elles n’étaient disponibles que dans des manuels — ces ressources sont alors, de fait, validées par l’inspecteur général qui pilote la collection, ainsi que par sa cohorte de « petites mains » productrices — ou dans les livres, les dictionnaires, les encyclopédies…

C’est d’ailleurs l’argument principal des éditeurs de ces « livres » : ce qu’on y trouve constitue un corpus cohérent de ressources validées (sic).

Mais Internet, ses usages foisonnants et libertaires, les réseaux numériques virtuels, sociaux ou pas, ont changé la donne…

Sont apparus, dès la fin du dernier millénaire, des associations, des groupements de militants et pionniers du numérique qui ont partagé, sans demander d’autorisation à quiconque — voilà qui caractérise le crime de lèse-majesté — des séquences, des progressions, des documents, des idées, des projets, des cours, des contrôles… Tout le monde connaît les Clionautes, le WeblettresSesamath… d’autres encore.

Ces associations ont eu, à certains moments, avec des périodes de rémission, à subir le courroux du ministère, de l’inspection générale de la discipline concernée, des inspections régionales. Pire ! quand ces groupements ont voulu, sans lever le doigt pour demander la permission, produire et éditer leurs propres manuels sous licence libre et les proposer aux collègues gratuitement ou à faible coût, on a vu s’indigner les grands éditeurs du commerce et les corps d’inspection, main dans la main sur ce coup-là…

Bien des professeurs ont utilisé, en classe, ces ressources et ont eu conséquemment à subir les foudres d’une inspection sourcilleuse et jalouse de ses prérogatives…

Nombreux encore sont d’autres collègues, dans toutes les disciplines, à tous les niveaux, qui partagent, à titre individuel, sur leurs sites, leurs blogs, sur des listes de diffusion, des forums, d’autres espaces collaboratifs, des réseaux sociaux, les ressources et documents divers qu’ils produisent. Et ça, c’est encore plus difficile à contrôler !

Et  puis, il y a eu Wikipedia, honni encore de nombreux inspecteurs ou professeurs, y compris certain(e)s documentalistes, qui, en portant sur un piédestal l’idée même d’intelligence collective, a mis à mal la validation traditionnelle par les experts et les institutions !

C’est un mouvement très fort, très mobilisateur, profondément généreux qu’il est impossible d’arrêter. La configuration même d’Internet favorise ces échanges pair à pair et encourage au partage, à la coopération et à la collaboration.

Bien sûr, tout n’est pas rose, et la médiocrité, comme partout sur Internet, côtoie le sublime. Mais l’économie de la confiance et le bouche-à-oreille — il conviendrait d’appeler ça plutôt le clavier-à-écran — font rapidement sortir du lot « infobèse » les meilleures productions, les bonnes idées, ce qui est aisément réutilisable.

L’inspection générale et, avec elle, la majorité des inspecteurs, n’ont toujours pas tout compris à cette grande mutation qui, plutôt que d’en faire des tamponneurs validateurs, les contraindra à devenir, de manière transversale, de fins curateurs appréciés des ressources de la discipline.

Puisse cette prise de conscience s’opérer rapidement !

PS (ce sigle peut se lire autrement, en l’occurrence) : Le programme du candidat élu, à propos d’école numérique, propose la mise en place d’« une plateforme publique, collaborative, intuitive et gratuite de ressources numériques éducatives dont l’usage sera un réflexe, un passage obligé pour enseignants, élèves et parents ». Même s’il n’est pas précisé comment se ferait le choix de ces ressources, il s’agit là d’un premier pas intéressant.

PS 2 : Toujours à ce propos, le Conseil national du numérique propose, lui, récemment : « la mise en place d’une plateforme de réfé­ren­ce­ment des ressources, dotée d’un moteur de recherche et de fonc­tions col­la­bo­ra­tives permet­tant aux ensei­gnants de noter les res­sources, et d’échanger com­men­taires et conseils ».

Puisse-t-il être entendu ! Et si les enseignants eux-mêmes sont associés à la conception d’un tel portail, ce sera encore mieux.

PS 3 : Je sais qu’il existe déjà un service, Sialle, qui propose, parmi les ressources éducatives, des fonctionnalités équivalentes d’évaluation pour les seuls logiciels libres. Son audience, le peu de publicité qu’on lui fait, en haut lieu, l’ont condamné à l’oubli.

Michel Guillou @michelguillou

Licence Creative Commons

Crédit photo : Paco CT via photo pin cc

Pour citer cet article : Michel Guillou, « La grande illusion du tampon institutionnel » in Culture numérique, 8 mai 2012, https://www.culture-numerique.fr/?p=555, consulté le 21 octobre 2018
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